Le roulement d’un tambour emplit la place carrée, court sous les arcades, s’en échappe en se réverbérant aux alentours. L’air craque et pétarade, des pavés graisseux jusqu’au plus haut des façades humides où s’écoulent des particules de fer disparates rabattues par la pluie.
Baptiste, qui s’est assoupi hier soir dans son fauteuil s’éveille en sursaut. Face à la fenêtre qui donne sur la grand-place du village le fauteuil grince un peu lorsqu’il tente de se relever, s’étire, puis se lève enfin, engourdi.
De lourdes gouttes d’eau ruissellent sur les carreaux sales au travers desquels il a du mal à distinguer l’extérieur. Étrange se dit-il sans trop y penser, Kadidja est passée hier et a nettoyé toutes les fenêtres, à l’intérieur comme à l’extérieur. J’ai dû rêver pense-t-il.
Anatole Kowalski, Anatole le garde-champêtre, continue à battre la peau de chèvre à s’en éclater les oreilles et les doigts.
A vingt ans, son père a immigré poussé par la faim, comme d’autres avant lui et d’autres encore après.
C’était bien avant la grande guerre, tant et si bien que, quelques années après, la nation reconnaissante l’a doté d’un fusil, lui a montré la direction d’où provenait la fureur et l’a laissé partir au front non sans lui tapoter affectueusement l’épaule bleu horizon.
Et de là-bas, il n’est jamais revenu.
Anatole, lui-même, porte un prénom français, un cadeau de sa mère, modeste mais déterminant pour s’insérer pense-t-il.
Cependant en mille neuf cent trente-huit, pour tout le village, c’est toujours « le polonais ». Le pollack dès qu’il a le dos tourné. Ca leur passera.
Cela s’émousse déjà quelque peu avec l’arrivée des italiens. Les « macaronis », qui après les polonais viennent prendre leur travail aux français comme aiment à le dire ceux qui ont peur, d’un peu tout. De tout un peu.
Et qui nous dit qu’un jour, incertain, des espagnols, des portugais et d’autres souffrant plus loin, pourquoi pas d’Afrique, ne viendront pas eux-aussi ?
Dans les usines, les mines, ils sont partout. Il se dit même que certains aident dans l’agriculture. Comme ce sont les derniers à « envahir » la France, les « locaux » ont déjà presque oublié les polonais, comme ils oublieront les macaronis, comme ils ont oublié les francs et tant d’autres encore. Ce sont toujours les derniers qui envahissent. Et comme en France, cela dure depuis des centaines et des milliers d’années, ce ressentiment finira surement par se calmer. Mais pas sans peine ni sans qu’un autre ne le remplace…
Il n’y a pas d’autre choix finalement car la France, cul-de-sac de l’Europe – après nous, il n’y a plus que la mer – accueille ou subit depuis toujours sans paraitre s’en porter plus mal.
La foule que la pluie ne rebute pas s’est approchée. Anatole présente bien avec son bel uniforme. La commune l’a vêtu à ses frais d’une veste bleu-marine, avec des galons au bas des manches, repris sur son képi mou enfoncé jusqu’aux oreilles. Le bas de son pantalon bleu, mais moins foncé, est protégé des projections de nos rues crottées par de larges bandes molletières qui s’enfoncent dans des croquenots de cuir aux semelles cloutées afin d’en allonger l’usage.
Moustache en forme de guidon, il a fière allure sur le vélo que le village lui a offert pour parcourir ici et là tous les recoins du village.
Depuis lors, Gervais, le marchand de bestiaux, le déteste. Celui d’avant avait une mule, voilà que le village lui prend son gagne-pain en achetant des vélos aux gars de Nancy, ou peut-être même de plus loin et s’il le faut, d’un autre département.
C’est pourtant beau une mule et le garde-champêtre aurait meilleure allure sur une bête plutôt qu’à transpirer sur les chemins et Gervais aurait de quoi l’entretenir. Mais c’est ainsi.
A l’entrée de la place, la Citroën traction avant 15-6 de l’ingénieur des mines vient de surgir au moment où Anatole cesse de battre le tambour. Le tonnerre de l’instrument est remplacé par le doux feulement du six cylindres de l’auto noire. A l’intérieur, l’Ingénieur des mines, avec une majuscule, un chapeau sur sa tête à l’arrière de la berline conduite avec souplesse par son chauffeur en livrée. Au passage de l’homme qui se rend vers sa demeure dominant de sa hauteur la place qui en parait plus petite, les hommes se découvrent en roulant maladroitement leur casquette entre leurs doigts.
Chacun le regarde passer. Les plus hardis lui font un petit signe de tête. Lui ne les regardent pas. Il rendra leur salut à l’Instituteur, le Maire ou le Curé mais pas davantage. Il ignorera les autres, tous les autres. Comme si le mépris ignorait le respect.
Baptiste voit la scène au travers de la saleté de sa fenêtre. Il se retourne, aperçoit l’écran éteint de son mac, saisit son téléphone sans vie, lui aussi. Il tente d’allumer l’ordinateur, branche le téléphone. Aucun ne s’anime comme si l’électricité était coupée.
Il entend difficilement venant de l’extérieur, l’emphase et les pauvres effets de tribun qu’Anatole met à son annonce. Les dernières décisions municipales concernant la vacation des bêtes. Mais surtout, il annonce, datant du treize septembre mille neuf cent trente-huit, la décision du gouvernement de rappeler certaines catégories de réservistes devant la menace étrangère qui se précise.
Baptiste n’en croit pas ses sens. Il ouvre la fenêtre mais étrangement n’entend pas plus fort le son de l’attroupement à quelques mètres seulement de sa maison. Il passe la tête par la fenêtre, apostrophe les gens dont certains se retournent sans le voir, ni, dirait-on, l’entendre. Il referme le ventail, ouvre la porte d’entrée ou de sortie, c’est selon. Il sort d’un pas, se heurte à un mur opaque et mou. Il pousse sans effet l’invisible matière qui se détend sans rompre, aperçoit brièvement l’extérieur lézardé, délabré de sa maison. Cette maison qu’il vient de refaire entièrement est en ruine désormais.
Il pousse derechef. Cette demeure n’est pas la sienne. A moins que si mais alors l’époque, non…
Il constate que nous ne sommes plus en deux mille soixante-trois, mais avant, bien avant. Ce qu’Anatole confirme en répétant son annonce et sa date, dehors, ailleurs dans le temps.
La porte est demeurée ouverte, pour Baptiste uniquement. Il voit l’auberge, en face, dont la terrasse sur la place se remplit de badauds qui continuent à faire comme si rien ne menaçait. Il voit la foule ici se disperser, les mines inquiètes des femmes à qui bientôt l’histoire va arracher leurs enfants, à nouveau.
Il claque la porte, tout bascule dans un éclair de lumière aveuglant. Dehors un roulement de tambour emplit la place, Baptiste s’éveille en sursaut…
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