LES LETTRES DE LÉON


La nature

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Assise sur une pierre ronde, la nature, alanguie presque, observe sans passion une eau étendue et translucide que sa main agite en lents mouvements circulaires. 

Elle s’ennuie et souffle un peu par instants, les yeux dans un ailleurs insondable et terne. 

Ses cheveux si longs ondulent dans le vent léger qu’elle a décidé, blonds, auburn, noirs de jais, changeants, de toutes les teintes qu’elle a inventées. 

Ils effleurent l’eau qui s’écarte pour ne pas les mouiller.

La nature s’ennuie car malgré ses efforts elle est seule. Rien ni personne pour s’émerveiller de sa beauté, s’enivrer des parfums que tous elle a inventés et qu’elle porte sur elle en autant de circonstances que son esprit invente.

Elle médite et se demande à quel moment elle s’est oubliée.

Autour d’elle, les montagnes monochromes s’élèvent vers des cieux bleutés parsemés de nuages poudrés et poussés par des vents apaisés.

Aux pieds des géants acérés, un lac frémissant, l’une de ses dernières créations, étend ses rives à l’assaut de la terre cristalline et rugueuse que plus tard des nuées d’êtres encore à naitre peupleront de leur insistante présence.

Tout est calme et inanimé. Tout est beau mais sans vie. 

C’est là un mot qu’elle vient d’inventer aussi. Elle n’en connait pas encore le sens mais sent bien qu’elle tient quelque chose comme il est dit lorsque ce quelque chose vous est déjà connu mais que la peur de se tromper vous empêche encore d’en parler.

Du bout de l’ongle elle frappe la surface du lac, invente la bactérie, souffle de ses lèvres l’onde de la vie et attend, avec patience les effets de ses essais.

Lentement d’abord, puis avec fougue le lac s’agite. De souples courbures s’allongent en son fond teintant la surface d’une couleur nouvelle ; verte et qui gagne la rive.

Bientôt conquise, celle-ci laisse éclore des bruyères nouvelles, rampantes, conquérantes, devenues arbres, puis fleurs, orages et tumultes. Autant de cette vie nouvelle qu’il convient de nommer alors qu’en vrac mais avec zèle celle-ci gagne du terrain.

Mais la nature reste seule et si le paysage a gagné en gaieté ce que son cœur n’a encore pas conquis, il n’y a toujours rien pour  l’évoquer, l’emporter, l’aimer en somme. 

Toutes terminologies et autant de sentiments qu’elle imagine sans trop savoir encore.

La nuit emporte le jour, sombre et profonde et toute à son imagination la nature pique ici, puis là le velours tendu au firmament de petites lucioles brillantes et scintillantes que d’autres nommeront plus tard.

Au matin, tandis qu’elle s’éveille, une grenouille saute en cabrioles auprès d’elle avant de plonger pattes avant resserrées dans l’eau fraiche encore de la nuit. Un faon s’abreuve lentement, les oreilles mobiles en tous sens, l’œil écarquillé. Un lion surgit et tente de s’en emparer lorsqu’un homme, armé d’une lance ne l’arrête avant que l’irréparable ne se produise.

Alors la nature crée le sourire et son cœur lui apparait comme l’ultime refuge de ses poumons. Il s’emplit d’un air bienfaisant qui ravit la première déesse que la Terre ait portée.

L’homme s’est arrêté. Il n’est pas très beau se dit la nature mais il me ressemble un peu et avec le temps, qui sait, nous finirons peut-être par nous assembler.

L’homme, lui, est stupéfait de découvrir la nature dont il ne connait ni les bienfaits ni les colères mais dont l’aura, la lumière qu’elle transporte et propage l’abasourdissent.

Il la regarde comme s’il voulait l’engloutir. Il s’approche, tend la main avec timidité vers elle, effleure son poignet souple avec délicatesse.

La nature sent l’éclair de désir la transpercer de part en part. 

Elle accroche le regard de l’homme, s’insère dans son passé, lit l’avenir avant que son sourire s’élargisse et forme le premier rire.

  • Aurais-je enfin enfanté quelque créature à ma hauteur ?

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