LES LETTRES DE LÉON


J’irai fouiller dans mon passé,

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J’ai grandi dans ces années soixante sans savoir, comme nous tous, qu’un jour elles deviendraient mémorables. Je sais bien que les jeunes diraient « cultes », mais je ne suis pas jeune et j’ai un respect profond bien que suranné pour la langue qui m’accompagne depuis fort longtemps déjà. 

Quelques éruptions de cette époque aux mille contrastes égayent parfois mes souvenirs et reviennent telles des bouteilles que j’aurais jetées à la mer il y a bien longtemps. Ou, plus simplement les ai-je inventés. Je ne sais plus et cela n’a aucune importance.

Je me souviens Londres en mille neuf-cent soixante-neuf. 

La ville est triste, mal ou peu éclairée le soir me semble-t-il. Les murs de brique d’un orangé grisé par le smog, le ciel qui se confond avec la Tamise, la bruine froide, tout a été réuni pour que la ville ressemble à son image comme par respect pour le voyageur qui n’en demandait pas tant.

Nous marchons au hasard des rues, je crois. Mes parents savent sans doute où nous allons mais pour moi qui ne sais ni de quel hôtel je viens, ni où je vais la déambulation prend des allures d’aventure. 

A l’intersection de deux rues enfumées par les volutes filandreuses d’une brume diaphane, un homme endimanché se tient, porteur dans ses bras d’un lionceau turbulent. Ils nous arrête, soulève d’une main un chapeau lustré, de l’autre l’animal mal à l’aise et propose de prendre les enfants (c’est bien de ma sœur et de moi qu’il parle) en photo avec ce que je nommerai plus tard un lion afin d’en augmenter l’effet. 

Personne en ces temps devenus anciens ne se préoccupe vraiment de savoir s’il est juste d’exhiber un lionceau au beau milieu de ce qui reste encore la capitale d’un empire, sur le déclin, mais enfin…

Nous voici, serrés l’un contre l’autre, endimanchés comme on peut l’être lors d’un voyage en ces années-là. Un principe qui bientôt, lui aussi, disparaitra à jamais, remplacé par la vénération du confort qui désormais se fond si bien avec celle du mauvais goût.

Je tiens maladroitement le lionceau, le flash crépite, la photo sort de l’appareil Polaroid qui seul donne à l’hiver des couleurs jaunâtres d’automne tropical. 

C’est peu de dire que nous sommes aux anges, ma sœur, moi, le lionceau moins je crois, mais qui s’en soucie ? Je garderai le cliché fort longtemps, jusqu’à ce que l’incontrôlable influence des produits chimiques ne finisse par nous faire irrémédiablement disparaitre du passé que naturellement nous avons déjà quitté.

Nous marchons encore. Les hommes et les femmes changent, les immeubles aussi. 

Les messieurs dont le sommet du crâne s’enorgueillit de la présence d’un ridicule chapeau melon progressent en rythmant leur pas d’un coup sec de la pointe métallique de leur parapluie sur le trottoir humide. 

Des femmes nombreuses, devenues des dames dans ces beaux quartiers, vêtues des meilleurs atours s’arrêtent devant les vitrines illuminées lorsque, plus loin, surgit la femme la plus extraordinaire qu’il m’ait été donné de voir. 

Elle est jeune assurément, pas autant que moi, mais plus proche en âge de moi que de ces dames qui s’écartent pour l’éviter avec un dégoût évident quoique habilement masqué.

Elle est habillée de couleurs avant même que ses habits ne prennent le dessus sur l’impression que ce chatoiement produit.

Elle est grande aussi, le cheveu court, un bonnet écossais penché sur le côté qui met en valeur le roux incendiaire de sa chevelure.

Elle avance vite quoique, je le remarque, avec une gêne certaine. 

Elle porte la jupe la plus courte qui se soit imprimée sur le fond de ma rétine. Si étroite, que si je voulais amuser, je me demanderais s’il s’agissait d’une jupe très mini ou d’une ceinture un peu plus épaisse qu’à la normale.

Mais surtout, si ses jambes sont longues, l’une d’elles est en bois, tout d’un bloc, et s’affaisse un peu lorsqu’elle progresse avec sur les lèvres un mépris naissant si séduisant. 

Je m’arrête, ma photo de lionceau toujours serrée entre deux doigts, je me retourne et savoure l’amitié qu’elle me fait en se retournant aussi à mon passage tout en m’offrant un sourire qui m’ouvrit à moi aussi un appétit sans limite pour l’originalité. 

Tout au long de ma vie dont l’essentiel est passé, j’ai souvent repensé à cette femme, à son apparition si furtive, à l’émotion qu’elle me procura, à mon jeune âge qui m’avait empêché de lui parler, aux circonstances qui ne s’y prêtaient pas.

Et ce soir à nouveau, je pense aux chemins que la vie met sur notre parcours, à ceux que nous ne prendrions pour rien au monde. A ceux dont nous pensons qu’ils ne nous sont pas destinés. A ces choix qui n’en sont pas et à ceux si évidents. Je voudrais et qui cela gênerait-il lorsque j’y pense, parcourir à nouveau ces voies du destin et saisir d’autres destinées, merveilleuses car sinon pourquoi les emprunter ?

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