LES LETTRES DE LÉON


Dans les mains des mineurs

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C’était le temps où ma carrière de mineur de noirceur était déjà bien entamée. Peu nombreux dans la fratrie, moins encore parmi les générations passées étaient les hommes ayant échappé à la mine.

Couvert dès l’aurore de cette incertitude qui embrouillait l’esprit, je rentrais le soir la gueule salie d’un anthracite non consommable dont chacun se demandait bien pour quelle raison il était extrait puisque son utilité n’avait encore pas été décelée. 

Les hommes descendaient le matin, tôt, remontaient tard, ou ne remontaient pas. 

Entassés dans l’ascenseur grinçant qui s’engouffrait dans la bouche édentée des abimes inhabités et brulantes, ils ne se regardaient pas vraiment, ne parlaient pas davantage, ou bien à la dérobée dans l’attente impatiente de la faille de mauvaises pensées qui ferait leur réputation, sinon leur fortune. 

A coups puissants de leur pioche, rythmés mais sans entrain, ces forçats de la vie intérieure ramenaient chaque jour davantage de peurs, erreurs, inhibitions, terreurs et bien d’autres vils pensements encore comme aurait dit le poète du XVIIIème siècle. 

Pour moi et depuis de longues années qui me parurent des siècles et peut-être l’étaient ils, j’étais devenu l’imbattable champion. Celui qui de fort loin avait ramené tout un chef d’oeuvre d’atrocités sensorielles sans jamais y succomber, car, faut-il le préciser, les accidents du travail étaient légion dans cette activité. J’accumulais les trophées, tous invariablement taillés dans une noirceur durcie et brillante qui luisait la nuit en vibrant d’un son grave et enveloppant.

Lorsque la fin de la semaine arrivait, que le dimanche parfois ensoleillé nous invitait à nous réunir pour partager nos émotions, rire un peu, oui rire, déjeuner ensemble et penser à l’avenir, ces moments je les attendais sans passion mais avec espoir. Bien que champion incontesté, je désirais par dessus tout quitter les terrils de résidus de pensées non abouties, les rues au pavé gras, les femmes seules et abandonnées qui pleuraient leurs époux restés au fond, ensevelis sous des tonnes d’angoisse ou de hargne encore fumante de l’éboulement qu’ils avaient peut-être provoqué eux-mêmes.

Ce dimanche ci, alors que je retournais à ma masure, j’observais celle que la noirceur m’avait donnée, ma femme, laide, d’une hideur qui tutoyait l’art, mais à laquelle pourtant je n’avais su m’habituer. Mes enfants, sots, petits et mesquins la suivaient en brinquebalant comme une vieille guimbarde atteinte par la limite d’âge, usée par les nids de poule. Ils n’avaient que sept et neuf ans cependant. 

Je pris alors la décision de m’enfuir, d’aller vers la clarté qui devait se situer à l’extérieur, sans doute vers l’est. J’attendis la nuit qui plus noire encore que le jour qui n’était jamais bleu saurait me dissimuler aux passants attardés. 

A minuit passé, je sortais, épiant de ci, de là, l’éventualité d’une activité bien improbable. Je progressais lentement vers l’extrémité de ce que nous nommions le village et m’engageais sur la route sinueuse qui disparaissait dans l’encre poisseuse de la campagne qui virevoltait entre l’étang du malheur, le lac du désespoir et de bien d’autres lieux encore bien nommés. Alors que j’avais parcouru cent mètres surement, je m’arrêtais, incapable de progresser. Non que j’avais changé d’avis, mais je ne pouvais tout simplement plus avancer, un mur invisible mais impénétrable m’interdisait de m’éloigner de ma vie, de mes pensées, de mon état. J’essayais en plusieurs endroits et régulièrement un voile invisible, malléable mais impossible à traverser me retenait du côté obscur de l’existence. Je dus, de guerre lasse me rendre à l’évidence, je ne partirais pas. Penaud, empli d’idées plus sombres encore, je rentrais chez moi, me couchais et songeais.

Le lendemain soir, muni de ma pioche de mineur et de ma lampe à repousser les spectres,  je descendais percer une galerie dans ma cave. Comme je creusais, je remarquais que si je m’enfonçais sous terre de plus en plus loin, c’était sans produire le moindre gravas, comme si la galerie m’avait toujours attendu et avait pensé à l’impossibilité de stocker cet amas de terre que ne manquerait de provoquer ma progression. Le temps était suspendu. Je sentais lentement les effluves du bonheur parvenir à mes narines, une douce odeur d’orange, de plus en plus présente alors que je m’éloignais. Puis ce fut la rose, accompagnée de cardamome boisée qui fit frémir mes narines, la senteur si caractéristique du plaisir. Puis la joie, le rire, le sentiment, la douceur, la caresse chacun avec ses phéromones distinctives prenait sa place dans mon tunnel, avant que d’un dernier coup de pioche, je ne fasse un trou vers un nouveau monde dont la clarté, tout d’abord m’aveugla de bonheur.

Les sens en éveil, gourmand de découvertes, j’agrandissais l’ouverture, m’extirpais de ma vie de taupe humaine qui avait duré bien plus que je ne l’imaginais tant mes cheveux étaient blancs. Je parvenais enfin à me relever, à détendre ma carcasse que je n’avais jamais sentie. Elle pesait sur mon esprit comme la douleur autrefois, il n’y avait pas si longtemps. Je regardais l’horizon multicolore dans lequel s’alanguissait un soleil que je reconnus au descriptif qui m’en avait été fait il y avait bien longtemps. De l’eau infinie luisait lentement dans un doux clapotis à mes oreilles qui auraient voulu arrêter le temps à jamais. De longues rangées d’oiseaux volaient haut vers le coucher du soleil en piaillant de gaieté, enfin, je crois. Le ciel déjà obscur, piqué de graines d’or scintillantes renvoyait l’image d’un noir amical, doux et caressant. J’avais, à n’en pas douter, changé de monde et m’apprêtais à y réfléchir lorsqu’une odeur musquée, puissante, accompagnée de bruyère sauvage comme un coup de fouet claqua dans ma tête. Mon corps trembla, mes jambes vacillèrent lorsque je tournais la tête et l’apercevais, elle, assise, plus loin, sur un rocher qui saluait les éléments. Je ne voyais d’elle que sa nuque caressée par ses cheveux courts, ses jambes ramassées, repliées sous elle, l’eau, le soleil, les cieux qui adoucissaient sa silhouette. 

Je sus que cette odeur qui ne me quitterait plus était la sienne, tant que l’amour l’accompagnerait.

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