LES LETTRES DE LÉON


Les yeux de Romy

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Lorsque les yeux de Romy rencontrèrent sa bouche, c’était en 1938 je crois, oui déjà…. ils en tombèrent éperdument amoureux, dans l’instant, abasourdis par le charnu de ses lèvres dessinées par un demi-dieu . Et pourtant chacun sait bien qu’ils n’avaient rien vu encore.

Ils furent nombreux les yeux qui l’aimèrent. Acteurs, metteurs en scène, coureurs de jupon effrontés, timides isolés, adolescents en quête d’impossible, romantiques égarés dans un monde déjà tupperwarisé, à la considérer comme la plus belle femme de son temps. 

Sur son visage cependant, hormis l’outrecuidant charme de ses traits, la lassitude, un abandon peut-être, l’impression d’être ailleurs emportaient tout. Cette femme, par sa simple présence écrasait tout ce et ceux qui l’entouraient et cependant elle semblait dire, je suis ailleurs, laissez-moi, regardez loin mais pas moi.

J’ai laissé sa démarche emplir mes premiers émois, son corps balancé envahir mes rêves. Je l’ai vue comme un personnage sur une toile de maître exister comme si elle avait été là, toujours et comme si c’était elle qui tenait ma main lorsque je la peignais.

Et quand enfin, après l’avoir admirée encore, je croyais pouvoir lui échapper, c’est elle qui partait, parée de fourrure, les épaules dénudées. Puis elle se retournait à peine, la tête lentement vers l’arrière, ouvrait ses yeux dans un même mouvement et écrasait mon coeur d’un amoncellement de sentiments. Je mettais des mois à les déblayer un par an, en hésitant avant de me séparer de ces joyaux qu’elle m’avait inconsciemment offerts.

Il est des femmes ainsi, à qui tu lances un chiffon et qui t’en font une parure qui les grandit. 

Elles chipent au vol la casquette usée d’un pêcheur aviné et se parent d’un couronne, se dénudent et tu ne vois que l’annonce du paradis, sur terre.

Imbécile et heureux, devant le large écran du cinéma, j’attendais qu’elle dise les mots rares que toujours les dialoguistes lui faisaient dire, comme si cela suffisait. Comme si davantage anéantirait le message suffisamment éloquent de son visage. Comme si sa voix douce à l’accent germanique léger et sensuel se suffisait. 

Delon, hautain, faisait son possible pour feindre l’indifférence, Noiret, détruit, n’en finissait pas de souffrir, Piccoli, gourmand, l’observait de dos avant de ne plus pouvoir. 

Elle, passait, s’amusait, vivait légère, diaphane, irréelle, comme les autres actrices bien sur mais en surimpression sur la vie, ma vie croyais-je, comme aucune autre.

Je lisais sur elle l’ombre du malheur, je voyais sur ses joues rondes les traces essuyées des larmes dont je ne comprenais pas l’origine. Comment si belle et douce pouvait-elle être malheureuse et sombrer dans les excès que son entourage lui prêtait?

Puis comme le malheur aime à te faire comprendre que décidément tu as perdu la main, son fils mourut d’un coup de lame porté par le destin, si jeune. La descente fut solitaire, abandonnée, irrémédiable et finalement trouble jusqu’à ce jour de mille neuf cent quatre-vingt deux où trop lasse sans doute elle prit trop de ce que l’on ne doit pas prendre. La femme disparut, la légende prit sa place et nous demeurâmes des millions un peu orphelins, un peu perdus à attendre en vain son retour.

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