Dans le lointain, là où la terre retournée par le pas des troupeaux et le soleil se réunissent parfois dans un mordoré éclatant, au delà dirait-on, au sud, après les collines vertes piquées de coquelicots qui cèdent la place aux montagnes toujours enneigées, après tous ces ailleurs qu’y a t-il donc?
L’homme ancien à la barbe et aux pieds sales et dont l’intelligence déjà lui permet de comprendre qu’il mourra un jour, admire les merveilles que la nature procure à foison. Il est ancien plus qu’antique car il est jeune encore, vingt ans sans doute. Il est d’avant l’histoire mais il reconnait la beauté, goute ses variations le soir surtout et sent comme des frémissements dans son ventre lorsque décidément le spectacle est unique. Des cris d’animaux émaillent la savane, la forêt, certains rauques ou graves, d’autres plus aigus. Il va préparer le feu bien qu’il fasse bon pour éloigner ses congénères prédateurs de toute race et leur rappeler que s’il demeure une proie, son espèce domine déjà.
Le feu crépite, illumine les parois de la grotte qu’il a libérée de ses ours autrefois, par ruse et qu’il a défendu pendant quelques jours, le temps que les lourds mammifères acceptent leur défaite qui ne sera pas la dernière.
Notre ancêtre n’a pas de nom, il aime à se reconnaitre Om lorsqu’il pense à lui. Alors il sort sur le seuil de son habitat, met sa main en abat-jour au dessus de ses yeux pour les protéger de la lumière aveuglante de l’orange qui a muri sur la ligne éloignée. Il plisse ses paupières déjà ridées, essaie de distinguer si tout s’arrête là où roule la boule chaude qui réapparaitra demain de l’autre côté.
Cela, notre Om l’a compris et s’il n’en tire aucune gloire, le concept n’ayant pas encore été inventé, il sait que pour d’autres ces choses là ne comptent pas. Lui veut comprendre, savoir où est la boule dès qu’elle a disparu et pourquoi elle réapparait à l’opposé? A moins que ce soit une autre, une nouvelle boule chaque jour, mais alors, où sont les autres, toutes les autres, les milliers d’autres?
Plus il plisse les yeux et plus il s’interroge, plus il s’interroge et moins il sait. Alors lentement d’abord, puis d’un coup le bleu sombre de la nuit s’installe dans le ciel. Il a compris que lorsque la boule disparaissait, la lumière aussi et que c’était elle qui apportait le jour et la chaleur. Oui, il a déjà compris tout cela. Mais pourquoi le ciel est-il soudain tout piqué de lucioles disparates et doucement clignotantes? Sont-ce des insectes virevoltant que l’on voit de loin? Et ces trainées de lumière qui s’étendent d’un coin du ciel à l’autre et emplissent toute la voute de leur admirable beauté silencieuse?
Om s’interroge ainsi et pour tout, il cherche un sens, une explication, une raison. Il ne sait pas encore qu’il vient de poser les bases d’une interminable suite d’interrogations, toujours remises en question, jamais abouties. Il ignore que plus ses descendants sauront plus ils auront à découvrir, que plus ils penseront maitriser, plus ils mesureront le chemin qu’il leur reste à parcourir pour un jour, éventuel, comprendre.
Non, Om ne sait pas mais il ressent. Le ciel ce soir l’inspire, sa compagne aux seins glorieux se réchauffe près du feu, leur enfant nu et potelé dans les bras, le sixième, les autres sont morts.
Om saisit ses écuelles de bois, son pilon d’os et ses pigments, s’assoit à la lumière des flammes et écrase les couleurs. Puis il passe sa main sur la roche rebondie, choisit son terrain et souffle la poudre au travers d’une courte sarbacane sur les murs de la caverne aux parois ventrues. Il fait naitre un auroch, un cheval, crache au bout de ses doigts et écrase des ocres, des rouges là où il souhaite donner du relief. Il observe sa femme et de ses doigts plante là, sur le granit de la caverne deux seins rebondis qui n’en finiront jamais d’interloquer les paléo-anthropologues à naitre. Alors il laisse la nuit venir en s’endormant contre sa compagne qui serre doucement leur enfant et pense au réveil, au soleil, de l’autre côté, comme chaque jour.
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