L’homme a remisé la morgan bleu de mer aux jantes toutes de chrome le long du trottoir souillé, devant la terrasse ombragée de la trattoria « il rospo », sous les arcades, là où le soleil de onze heures s’évertue sans succès à fatiguer les vacanciers attablés dans l’attente d’un rafraichissement.
Leur costume, tongs, tshirts et shorts de nylon passé, apanage des voyageurs à l’oeil en viseur qui visiteront le pays au retour en compulsant leurs photos, font outrage aux robes à pois, de lin léger qu’arborent avec fierté de jeunes italiennes. Leurs corps épicés laissent une empreinte aussitôt disparue sur l’étoffe fine comme si elle n’avait été tissée que dans ce but. Leurs pieds chaussés de mules de cuir mince glissent sur les larges dalles de la piazza, ou peut-être volent-elles doucement à quelques centimètres du sol tant leur mouvement ressemble à celui de gracieuses patineuses sur glace.
L’homme laisse son regard les suivre, les accompagner tandis qu’elles passent, nonchalantes. Il y a de la tendresse, un soupçon d’émotion, du souvenir et une certaine distance aussi dans son oeil gris d’italien du nord.
Il a ouvert la porte étroite de l’auto, posé un pied mal assuré et précautionneux sur le sol, s’est extrait du véhicule où son corps était engoncé, a poussé, tiré sans doute, avant de déplier son long et antique squelette, si peu couvert de chair. Il a pesté aussi contre sa carcasse incapable mais ne l’avouera jamais.
Vêtu d’un costume de laine tropicale bleu ciel, d’une chemise blanche du meilleur coton égyptien au col officier, il s’est saisi de son large chapeau de paille faussement paysan et de sa robuste canne de bambou avant de se diriger vers une table libre. En cette journée de mai qui s’annonce exceptionnellement chaude, il est bien seul à s’afficher ainsi vêtu, en semaine, dans une Italie encore respectueuse des dimanches, mais pas davantage.
Il a gravi la colline de Montepulciano lentement, accordant le ronflement doux du moteur à la plénitude des paysages qui s’étendent jusqu’à des sommets plus élevés. La nature a décidé en ce printemps de s’essayer à tous les dégradés de vert qu’elle fait rouler en haut, en bas, en haut encore des renflements herbeux couverts ici où là de vignes jeunes, de cyprès fièrement dressés, d’oliviers argentés qu’on confond si souvent avec les chênes verts qui renouvellent en une fois leurs feuilles de l’an passé.
Quelques touches de jaune ou d’ocre trahissent des palais construits par l’homme, certains abandonnés, d’autres luisant encore de leur feu d’antan s’épanouissant malgré tous les revers dans leur lente décadence. Des pistes étroites sillonnent la campagne sans intention ni destination précises dirait-on.
Tout est calme, les oiseaux qui volent et passent haut se retiennent de crier leur joie ou d’autres sentiments ignorés des hommes. Le soleil encore bas entame son inflammation de la ville, caresse la cathédrale austère qui pour quelques heures encore rit des rayons chauffants qui lui confèrent comme une vie passagère, chaque jour renouvelée.
L’homme s’assoit, consulte sa montre héritée de son père et d’autres aïeux sans doute. Il aime accorder sa prochaine commande aux convenances sociales plutôt qu’à l’appel de moins en moins discret de son estomac. Onze heures quinze, un peu tôt encore pour un apéritif alcoolisé, trop tard pour une limonade acide. Il réfléchit, encore, prenant son temps, renvoie la serveuse afin de penser davantage, sans heurt, à profiter de l’instant et de comment il va l’accorder à sa boisson.
Si son oeil est gris, de ce gris qu’ont les fusils parfois, ses cheveux, coiffés court à la romaine, ramenés vers l’avant tels ceux d’un empereur, d’un blanc lumineux parsemé de gris entourent savamment un visage que le temps a marqué de ces rides profondes qui annoncent la sagesse et interdisent la datation du personnage. Chacun sent bien qu’il n’est plus jeune, mais jusqu’à quel point est-il déjà vieux? Mince et souple, il a fière allure dans son costume à la mode, ses souliers en daim cognac que les italiens chérissent tant.
Il installe sa canne contre la table de fer percé comme une maladroite dentelle avant de décider de la glisser dans l’orifice prévu pour le parasol, pose sa besace de cuir qu’un postier des années quarante aurait pu, par erreur emprunter, l’ouvre et en sort ses instruments.
Il procède avec lenteur, conscient des yeux qui ici ou là l’observent, indifférent à leur présence ou leur absence qui, au fond, ne change rien à son rituel. Puis il installe un stylo montagnard à encre bleu fané au dessus du carnet de papier noble qu’il a posé bien droit, un crayon taillé, un taille crayon de fer strié, une gomme blanche, des écouteurs, un téléphone pour produire de la musique sans doute. Il pose ses mains raffinées de chaque côté de son carnet, observe autour de lui en recherche d’inspiration sans doute.
Au milieu de la place une fontaine Renaissance n’en finit pas de verser son eau transparente dans le bassin de marbre blanc qui l’entoure caressant au passage les mains de deux jeunes femmes qui les ont abandonnées à la fraicheur de l’endroit. Leurs silhouettes se reflètent en fluctuant doucement.
Le vieil homme se penche, et trempe ses lèvres dans l’amertume sucrée du bitter que lui a apporté la serveuse.
Il repose le verre dans un léger tremblement et commence à écrire. Le titre d’abord songe t-il.
L’homme de fin. Oui c’est cela. Sa main imprime de longs caractères couchés sur les pages du carnet, s’arrête, se pose encore comme un papillon rendu joyeux par l’arrivée du printemps. Il écrit encore et sans se lasser, ne levant la tête que pour admirer les rues, les toits brulants, les femmes qui passent dont certaines le saluent et sans doute le connaissent-elles. Il écrit puis s’arrête, lève son chapeau, essuie son front humide, laisse aller sa tête sur le côté, ses bras le long de son corps, abandonne le stylo au trottoir et s’en va dignement, avec élégance et sans bruit vers cet ailleurs qu’il a si souvent appelé de ses souhaits.
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