Lorsque l’âge, comme l’hiver, fut venu, c’est à dire sans surprise ni enthousiasme, j’étais assis, je m’en souviens dans ce bureau que j’aimais tant où brulait un feu tout en gerbes d’étincelles heureusement maitrisées.
Brûler du pin sec me réjouissait toujours tant le feu qui en résultait s’avérait indomptable, rapide, brulant mais aussi hélas éphémère.
Le chien s’était couché sur mes pieds pour s’assurer de profiter de la douceur de l’âtre tout en se garantissant d’être le premier informé si d’aventure je décidais de quitter la pièce. Etendu sur le côté, il respirait fortement, ses yeux cherchant les miens, exhalant de long traits de sa respiration, battant de la queue par intermittence, manifestant ainsi son plaisir d’être là, confortablement installé, tout simplement.
Bientôt, il se mettrait à ronfler bruyamment comme une cuisinière à charbon surchargée de coke, mais qui savait encore ce que cela pouvait bien signifier, tant le sens du mot coke lui-même s’était avili…
J’admirais la rivière lente, même en hiver, les saules, sur l’autre rive qui penchaient leurs branches presque jusqu’au sol, les cygnes pataugeant dans l’eau trouble du bord.
Je pensais au temps tout en agitant doucement quelques gorgées d’un cognac d’exception mis en bouteille en 1914 alangui au fond d’un verre ventru dans lequel le liquide se collait aux parois en belles larmes grasses à mesure que je le faisais tourner. C’était une réserve familiale Thomas Hine datant de cette époque où le plaisir d’un travail accompli parfaitement dépassait l’appas du gain aujourd’hui élevé au rang de totem intouchable.
Je regardais le liquide auburn tourner lentement, emportant dans ses douces rotations des familles de distillateurs, d’assembleurs, d’amoureux de la terre. Je voyais presque leurs visages tournoyer en une danse incessante pour rappeler au dégustateur toute l’humanité introduite dans le nectar, génération après génération.
Boire un cognac, c’était boire l’histoire à petites lampées douces qui éveillaient le palais et le faisaient résonner au son des parfums macérés. C’était tutoyer les amoureux du breuvage les plus célèbres par delà les années, les siècles même jusqu’à Napoléon en route vers Saint Hélène en passant par Churchill et bien au-delà encore.
Oui, les siècles tournent dans ce verre de cognac qui confère à l’ouvrier de la vigne ce contact avec les élites qu’aucune autre occupation ne pourrait offrir. On me dira que l’armagnac égale, voire surpasse le cognac tant son bouquet est riche, ses racines fières et honorables, son passé glorieux.
A cela je répondrai que c’est affaire de goût afin de ne pas envenimer la situation connaissant la promptitude du gascon à relever le gant avant que de l’envoyer au visage de son concurrent et néanmoins ennemi charentais.
Mais l’histoire, le rayonnement, la notoriété, l’exclusivité n’accompagnent pas l’armagnac qui reste presque exclusivement national, parfois même régional, sinon cantonal…
Cheminer en Charente au bord de sa rivière assagie, semble t-il avant qu’un brusque sursaut des eaux ne la fasse surgir de son lit mais en douceur toujours, envahissante mais prévenante. Cheminer en Charente, à Jarnac où le temps, usé par tant de vaines tentatives s’est arrêté chez Delamain l’irlandaise d’origine où des femmes en blouses blanches vous accueillent derrière un long comptoir de bois, quand d’autres, assises sur des chaises cannelées mettent les bouteilles en caisses de bois protégées par des copeaux leur évitant de s’entrechoquer. Grand expert de la Grande Champagne Delamain reproduit la tradition et la nourrit depuis deux cents ans bientôt, sans faiblir ni faillir.
Le long de la rivière, l’antique et anglaise maison Thomas Hine enserrée dans l’écrin de sa belle maison charentaise du XVIIIème siècle cultive l’élégance, le raffinement, la suavité d’un club anglais, de son fauteuil de cuir et de plumes à son silence feutré.
En amont de la rivière, à quelques encablures surgit le château Courvoisier reflet extérieur de l’audace conquérante de la maison par delà les mers et les époques. Elle est celle qui voyage, s’exporte, se glorifie dans toutes les langues en se gonflant au besoin d’une certaine vanité que son monument d’accueil ne renie pas.
A Cognac ville, les plus grands, les moins recherchés tout en restant parmi les plus exclusifs s’arrachent le privilège de la domination désormais assurée par Hennessy, seule maison maitresse du marché.
Mais Jarnac ignore cette ville éloignée de près de vingt kilomètres et laisse la Charente bercer sa romance avec le cognac qu’elle aurait surement voulu nommer jarnac sans que cela ne l’empêche de porter haut l’étendard de cette eau qu’on dit de vie.
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