C’était une époque proche encore où nous ignorions les dangers à venir, tandis que les nuages qui lentement s’accumulaient dans le firmament n’évoquaient que la pluie prévue pour le lendemain.
Les habitants du quartier avaient condamné l’accès au square, dressé de longues tables recouvertes de nappes basques aux rayures vertes régulières sur un fond blanc immaculé. Les barbecues et planchas étaient déjà installés, prêts à en découdre à une extrémité sous le vent avant que ne commence le déjeuner annuel du voisinage.
Depuis plusieurs mois déjà, j’avais émigré à près de cinq cents mètres de mon habitation d’origine mais les habitants me considéraient encore et toujours comme l’un des leurs et me firent une place sur un banc de bois bientôt aligné le long d’une table qui chaque minute se chargeait de nourritures et boissons variées, comme si nous avions invité la ville entière et ses caciques représentatifs du petit peuple du Bassin, ainsi que l’on devait dire.
La cime des hauts pins maritimes qui dissimulaient les villas avec habileté ondulaient doucement dans la brise fraiche venue de l’océan. On pouvait sentir, discret, l’arôme de la mer, subtile, présent qui faisait rire nos coeurs lorsque nous revenions des contrées sauvages plus loin vers l’est et le nord.
Une chaleur intense exaltait l’ivresse que procure le parfum léger de résine des arbres comme si nous étions entourés de milliers de pastilles à peine sucées pour qu’elles sentent fort.
Le vin de Bordeaux emplissait les verres qui sans relâche se vidaient derechef entrainant avec eux un alourdissement significatif et communicatif du volume sonore.
Ceux que ne se connaissaient pas encore fraternisaient en échangeant sur les mérites comparés d’un Saint-Estèphe à ceux d’un Saint-Julien, d’autres anticipaient une traversée du bassin demain pour déguster quelques huitres et un verre de vin blanc, sur les dix heures, en face, au Canon ou à Petit Piquey. Enfin si la marée était bonne car encore fallait-il qu’il reste de l’eau dans ce bassin invariablement sur le point de se vider.
Comme chaque année, j’avais été affecté au poste oh combien honorifique de Maître de l’Eclade. J’appréciais tout particulièrement cette activité simple, de pauvre ancestral qui consistait a ranger une multitude de moules, l’articulation en haut, les unes contre les autres, serrées sur une planche de bois. Puis il convenait de les recouvrir d’aiguilles de pin que quelques parisiens appelaient parfois des épines ce qui suffisait à les classer dans les mangeurs de pains au chocolat, une espèce étrangère.
« Et surtout mets y bien une bonne épaisseur d’aiguilles! » répétait Antoine chaque année, « au moins vingt centimètres ».
Alors on y mettait le feu qui prenait instantanément et on attendait que toutes les aiguilles soient brulées pour chasser les cendres d’un geste auguste de professionnel agitant son journal au dessus de ce plat si simple et si délicieux.
Chacun eut son lot de moules noircies, gouteuses, légèrement parfumées à l’arôme de pin.
J’étais assis et devisais gentiment lorsqu’une ancienne voisine, Germaine, assise en face de moi et qui déjà plusieurs fois avait tenté de m’assassiner de ses poignards enfoncés dans ses yeux perçants.
« Les fumeurs, si cela ne tenait qu’à moi, on ne les soignerait pas quand inévitablement ils contracteraient un cancer, car enfin, ça n’est pas faute de le leur répéter », dit-elle tout en tournant son long col de droite et de gauche afin de mesurer l’effet que sa piètre sortie ne manquerait pas d’engendrer.
Elle était de ces femmes que la cinquantaine avait abimée avant que la soixante ne l’anéantisse par surprise, mais pas sans effet. Ses lèvres minces pincées sur des dents petites, blanches et piquantes révélaient une mauvaise personne tant il est vrai que certains attributs physiques sont bien plus révélateurs qu’il n’est de bon ton de l’exprimer.
Je la considérais avec ce mépris que mon absence de diplomatie ne parviendrait jamais à masquer avant de lui dire.
« Et pour les imbéciles congénitaux, que faire? »
Je vis dans son oeil torve, l’espace d’un instant, ce que l’on aurait pu à tort prendre pour une idée, fort atone et dont l’expulsion semblait représenter un effort conséquent.
La table était silencieuse, dans l’attente.
« Pareil » répondit-elle démontrant ainsi qu’elle n’avait pas vraiment saisi la pique.
« Et pour les paralytiques? » dit André, « et les gros? » enchaina Juliette. « Les diabétiques, les gourmands, les ivrognes, les obsédés sexuels, les faibles de nature, les hypocondriaques, les cancres, les fainéants,….. »
La table se déchainait, les maladies défilaient, les travers s’accumulaient et toujours Germaine répondait, pareil, pareil, pareil, jusqu’à ce qu’un immense éclat de rire saisisse l’assemblée, qui bientôt se replongea dans ses agapes printanières sans plus d’intérêt ni ressentiment.
Je regardais Germaine le menton plongé dans sa poitrine, boudeuse et sortis un paquet de Camel sans filtre qui avaient fait la gloire de Steve McQueen, pris une cigarette, la tapotait sur la table d’un côté, puis de l’autre, la portais à ma bouche avant de l’allumer d’un coup de Zippo dont la première bouffée sérieusement « pétrolisée » présageait sans doute possible de ma fin malheureuse, un jour, avec les gros, les idiots, les gourmands, les cancres… Je souris, en me disant que j’avais tort.
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