Le double menton enfoncé dans la paume de sa main grasse, humide, coude posé sur l’accoudoir inconfortable de son fauteuil faux Henri III le docteur Pêchu pense à sa vie.
Ses gros yeux globuleux verts de vase regardent à l’intérieur de son vieux corps sa vielle vie qui déjà l’abandonne. Il n’a pas encore cinquante ans et déjà le matin, il sent le froid de la tombe lui monter jusqu’aux genoux.
Le cheveux rare, sale et poisseux, rabattu sur le haut de son crâne pour cacher une calvitie galopante, petit et courbé, les pieds grands, un peu penché lorsqu’il se déplace, avec lenteur, le docteur Pêchu est un homme laid.
Sa lèvre inférieure pend misérablement, révélant des dents jaunies prématurément par l’abus de mauvais tabac et lui donne un petit air surpris qu’il porte sans fierté. Cette infirmité héréditaire ne l’aide pas à cantonner une haleine fétide dans le périmètre restreint de sa bouche. Il le sait mais n’en n’a cure. Son nez camus sur lequel s’appuient avec difficulté de vieilles lunettes cabossées l’empêche de respirer à son aise.
La nature l’a mal servi et lui, pour on ne sait quelle raison malsaine s’est desservi davantage encore, tellement que bien malin celui qui pourrait dire qui de la nature ou de lui-même a commencé. Le résultat est là, pitoyable et pathétique, c’est un homme défait.
Jamais sans doute un terrien n’a porté un nom si peu en adéquation avec sa nature profonde car d’énergie, le docteur Pêchu n’en fait pas commerce. Toute la sainte journée il traine sa carcasse abimée de son fauteuil usé à sa table de consultation d’un autre âge. S’il pouvait, il recevrait surement ses patients en robe d’intérieur et chaussons fourrés, bien chauds, mais il craint pour sa réputation.
Il a tort, car de réputation il n’en a plus depuis fort longtemps ou si peu flatteuse que l’ordre départemental des médecins, régulièrement se pose la question de sa suspension. Il faut se rendre à l’évidence, seul médecin de son village, le docteur Pêchu jouit du taux de mortalité le plus élevé de la région. Quelles que soient les tranches d’âge, les maladies concernées, il caracole en tête de toutes les statistiques de décès tel une faucheuse rurale acérée, sans qu’on sache bien pourquoi puisque personne, jamais n’a enquêté.
Le village étant surtout peuplé de vieillards cacochymes et résignés, chacun s’attend plus à les voir tous mourir plutôt que renaitre de leurs cendres. En un sens l’ordre des choses est respecté ; les vieux rendent visite au bon docteur qui leur prescrit de l’aspirine, puis ils meurent, en silence.
Ce matin-là, à sept heures trente, comme chaque jour sauf le dimanche, le docteur Pêchu se lève de son fauteuil comme on extrait un kyste de sa gangue, jette un œil par le judas de la porte qui sépare son cabinet de la salle d’attente.
La petite pièce qui contient une dizaine de personnes environ est déjà plus que pleine d’un tiers de vrais malades, un tiers de vieux en mal de communication, un tiers d’ayants droits sociaux qui viennent profiter du système dans l’espoir d’un statut qui reste encore à inventer. La certitude c’est que tous mourront. Le Docteur Pêchu s’en trouve tout rasséréné.
Ce que tous ignorent ou ne souhaitent pas vraiment savoir, c’est que quel que soit son diagnostic, le docteur Pêchu leur prescrira un bon vieux comprimé d’acide acétylsalicylique trois fois par jour. Cela ne soigne personne, n’est même plus remboursé par la sécurité sociale mais ça n’a jamais tué personne, à part peut-être un ou deux hémophiles sans doute, mais qui s’en soucie ?
Il souffle un peu, baisse la tête, encore une journée qui va s’éterniser jusque vers vingt heures alors même qu’il sait déjà ce qu’il va dire, ce qu’il va prescrire, ce qu’il va percevoir comme compensation pour son ennui chronique. Parfois, il rêve de disposer un mannequin dans sa chaise qui hocherait régulièrement la tête en signe d’assentiment, lèverait un sourcil artificiel puis prescrirait de l’aspirine.
Mais comme le docteur Pêchu ne saurait que faire de ces moments volés à ses patients, il revient chaque jour, écouter la litanie de leurs bobos en simulant un intérêt qu’il souhaite le plus renouvelé et candide possible. Mais l’ennui est là qui traine sur chaque atome du cabinet.
Aujourd’hui cependant, bonne nouvelle, le premier patient détonne avec la clientèle habituelle. C’est un vieil homme élégant, au cheveu blanc, fourni, en bataille et dont les mains manucurées resplendissent de propreté, un concept éloigné du bon docteur Pêchu.
L’œil gris et vif l’observe avec malice comme pour le mettre au défi de trouver la maladie qui amène l’homme dans ce cabinet. Il entre et s’assoit dans le fauteuil défoncé par l’accumulation exagérée de fesses pointues de patients abimés.
- Bonjour docteur.
- Bonjour Monsieur, lui répond Pêchu, avare de ses mots, dans l’attente.
- Alors me voici, observez-moi s’il vous plait. Alors, selon vous, je suis atteint de quelle maladie ? demande l’homme sans détour.
- Je ne suis pas vétérinaire répond le médecin qui sur ce point se trompe certainement mais qu’importe. Vous avez le droit de me dire ce qui ne va pas, même si je lis ici et là quelques symptômes qui me mettent sur la voie d’un traitement radical.
- En fait je ne suis pas malade lui répond l’homme. Enfin, si mais je suis incurable, aussi je n’attends rien de particulier de votre part concernant cette maladie.
- Ainsi donc que puis-je pour vous cher Monsieur ?
- Voilà je jouis en cet instant d’un éclair de lucidité qui, hélas ne durera pas puisque Alzheimer chaque jour que Dieu fait frappe à la porte de mon cerveau de façon insistante. Aussi suis-je venu vous voir afin que vous me prescriviez les vaccins du moment, comme ça, par distraction plus que par conviction. Par une chance insoutenable, cela serait-il dans vos cordes ?
Le docteur Pêchu se redresse sur son siège.
Non seulement il s’adresse à un homme qui bientôt aura totalement oublié être passé chez lui mais de surcroit l’homme est d’un commerce agréable.
Alors il sort son carnet d’ordonnance et de sa belle écriture de médecin raté, il inscrit la prescription que lui demande le vieil homme dont le sourire irradie désormais la belle face ridée.
Le docteur Pêchu tend le papier contresigné à son patient qui se lève, s’en saisit le regarde d’un regard éteint et pose quelques billets sur la table.
- Au revoir Madame lui dit-il avant de retrouver péniblement le chemin de la sortie.
- A demain, répond Pêchu… N’oubliez pas !
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