L’enfant est assis, rabougri sur le carrelage frais, dans la cuisine, dans un coin, presque blotti derrière le réfrigérateur. Il a enfoui sa tête entre ses genoux recroquevillés qui dépassent de sa culotte courte. Il a posé ses mains sur le sommet de son crâne et serré ses coudes sur ses oreilles, pour ne pas voir, ne pas entendre, ne pas entrevoir même ce qu’il sait inévitable.
Lorsque la porte s’ouvre, il fait semblant de ne pas avoir compris et se roule violemment au sol lorsque les premières gifles appuyées, désordonnées et imprévisibles l’atteignent. Il espère mais en vain car sa ruse enfantine est depuis fort longtemps éventée.
Sa simulation de la douleur, de moins en moins simulée ne mettra un terme au déferlement de coups sur fond de fausses justifications que lorsque la fatigue, elle aussi inévitable mettra fin, plus tard, au spectacle familial hebdomadaire ou journalier, c’est suivant…
Viendra alors le rappel, comme à chaque fois que « tout ça est de ta faute, si tu te comportais bien, ça n’arriverait pas » suivi d’un pauvre « j’ai horreur de faire ça, tu sais ? ».
Non, l’enfant ne sait pas. Il sait bien qu’il est coupable puisque sa propre mère lui a dit et redit « si tu continues, j’en parlerai à ton père quand il va rentrer ».
Il est coupable, fatalement car sinon pourquoi tout cela, pourquoi tout le monde est-il contre lui se demande-t-il tant il est vrai que lorsqu’on est enfant tout le monde c’est son père, sa mère.
Alors il se tait, il attend, puis au bout de ce temps de l’enfance qui fait qu’on oublie, il oublie et fait de ces bêtises qu’on fait quand on est enfant. Plus graves que celles qu’on fait quand on est enfant ? Il ne sait pas, comment saurait-il ?
Alors les choses recommencent encore et encore.
Elles forgent son caractère à son insu. Il se tait, il ne parle plus d’ailleurs, n’a pas d’opinion, il attend et subit par intermittence quelques séances d’humiliation, si possible publiques, devant les quelques amis qu’il s’est faits comme on dit, péniblement. Des humiliations qui parfois engendrent le rire chez ses copains ou d’autres encore qui regardent.
Il est vrai qu’ils n’ont que huit ou dix ans, un âge auquel on n’a pas encore appris à relativiser. Alors quand les choses s’arrêtent il faut en rire encore, il faut même faire croire qu’on n’en a rien à faire, que c’est même plutôt comique, il faut donner le change, en sortir la tête haute à défaut du reste, « pas vrai les gars ? ».
Le rire, l’arme absolue, celle qui donne le pouvoir d’éteindre le feu de la honte car les blessures physiques ne sont rien, la peau cicatrise, pas l’âme. Le rire qui permet d’éviter de parler du fond en noyant les autres de traits qui se veulent amusants, parfois blessants eux-aussi.
Pauvres aïeuls enfants auxquels on interdisait d’exprimer la moindre émotion ainsi que d’être présents aux réunions familiales et desquels on exigeait le silence, à table ou ailleurs tant leur avis n’avait aucune importance. Pauvres anciens que jusqu’à un âge avancé on habillait en marin, ou en cendrillon de pacotille leur interdisant de facto toute considération.
Car si l’habit ne fait pas le moine, pourquoi Diable les habiller comme des personnages de comptines si ce n’est pour indiquer au monde leur inaptitude à prendre part au débat d’adultes ? Ainsi nos grands-parents et d’autres avant eux voyaient l’éducation de leurs enfants quand ils ne les confiaient pas à d’autres, nurses, gouvernantes, se contentant de leur plaquer quelque baiser bourgeois et chaste, le soir au coin du front.
Nos parents, s’ils avaient finalement accepté, à contre cœur, que les enfants pouvaient parler, certains s’essayant même à les y inciter, fort peu en revanche avaient considéré qu’exprimer un sentiment, encore moins d’en parler pouvait résoudre quelques difficultés de la vie.
Pour eux encore, une bonne baffe permettait à la fois d’indiquer la direction, d’éviter le débat et…de gagner du temps.
Comme l’école était calquée sur le même modèle et qu’on ne fabrique pas des poilus de 14 à force de bons sentiments, les maitres s’autorisaient, eux-aussi à exprimer leur désaccords par quelques coups supplémentaires…
Qui se posait la question de savoir s’il fallait éduquer les enfants pour en faire de bons soldats d’infanterie dont quelques-uns, sélectionnés très tôt seraient généraux pour inciter les autres à avancer bien en ordre.
Qui se demandait à quoi pouvait bien servir l’élite de la nation, cette élite à laquelle il fallait appartenir par crainte de faire un travail manuel, honte suprême.
Qui jamais aurait pensé que l’école et l’éducation pouvaient apprendre aux enfants les chemins du bonheur, à discerner le bon du désagréable, plutôt que ceux de la productivité et de la compétition économique ?
J’en étais là de mes réflexions quand je constatai que moi-aussi j’avais failli en bien des domaines avec mes propres enfants et que parfois il faut qu’on vous dise les choses tant on croit bien faire en faisant mal…
Le temps doucement passe et s’il n’en reste qu’un peu pour dire aux enfants de penser à leur bonheur avant toute autre considération et si enfin l’on y parvient ce sera bon de se retourner sur sa propre vie et de se dire, je ne suis pas passé pour rien.
D’ici là luttons contre nos démons récurrents, nos peurs innées ou acquises pour chaque jour remettre sur l’établi la construction de ce chef-d’œuvre jamais terminé, jamais parfait.
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