Soucieux d’échapper à la lancinante présence de ma voix intérieure, je décidai, il y a bien longtemps déjà de parler à voix haute et pour ainsi dire tout le temps. Il n’existe en effet pas d’autre moyen pour faire taire cette conscience non souhaitée et volubile que de l’oblitérer avec les sons de notre élocution.
C’est bien étrange tout de même, lorsqu’on y pense. Tout se passe comme si cette voix et l’expression orale de notre pensée n’étaient, pour notre cerveau que la manifestation identique quoique différenciée de notre personne. Essayez, vous verrez. Si vous parlez elle se tait, dès que vous vous taisez, elle reprend sa litanie sans fin.
J’ai, quant à moi l’impression qu’elle se manifeste pour lire à voix haute et dans mon crâne ce que mes yeux lisent, couché sur le papier, éclairé sur un écran, ou bien, plus arrogante je l’entends très souvent me critiquer, suggérer des actions, regretter je ne sais quelle manifestation passée de ma liberté, me fustiger, m’encourager, me faire remarquer ceci ou cela, comme si jamais j’avais envisagé d’entamer avec elle un dialogue fraternel.
Bref, quelque chose en moi que jamais personne n’entendra vit, s’active sans être hélas l’allié fidèle, loyal et résolument à mes côtés qu’on aurait espéré.
J’ai longtemps cru, honnêtement que seul je disposais de ce pouvoir embarrassant avec lequel justement un dialogue parfois s’engageait comme si j’avais du négocier mon parcours avec je ne sais quel gardien impitoyable.
Ça n’est que bien plus tard, alors que j’avais déjà passé vingt ans que j’appris que chacun vivait le même enfermement spirituel. D’un certain point de vue, je m’en sentis réconforté et par ailleurs trahi, comme si un pouvoir unique venait de m’être arraché pour me plonger dans cette banalité que je détestais tant. J’étais donc un homme comme les autres humains.
Ça n’est que bien plus tard encore que je réalisais que si d’autres que moi entendaient leur esprit leur parler, le mien n’avait de cesse que de me bombarder sans arrêt d’idées parfois étranges, de comparaisons à étudier, d’informations à stocker pour briller sans doute au moment opportun. En d’autres termes, s’était installés, avec le temps et à l’intérieur de mon cerveau – croyais-je car comment en être certain? – toute une ménagerie de personnages, d’idées incarnées, de concepts abscons ou limpides qui s’invitaient à la table de leurs discussions comme d’obscurs chevaliers que moi seul aurait connus autour d’une table ronde virtuelle.
D’une voix envahissante, nous étions passés à une multitude de personnages défendant chacun leur projet et s’évertuant à me guider dans la progression de mon existence. Il y avait celui ou celle dont des dispositions particulières l’autorisaient à commenter ma vie amoureuse, affective et même disons-le sexuelle. D’autres fustigeaient mon manque d’esprit d’entreprise, de prise de risque tandis qu’un apôtre de la non-violence, de la sécurité et de la paix l’affrontait dans un combat pacifique dont l’issue à jamais resterait incertaine. Il y avait par ailleurs cette voix dissimulée mais forte qui flattait mes bas instincts, m’incitait au mal, m’en vantait les charmes. J’écoutais très souvent l’éloge de la paresse, la championne du renvoi au lendemain, celle qui me faisait finalement perdre un temps fou mais à qui j’aimais tant succomber.
Assis en face de ce policier, je ne cessais de l’abreuver de paroles lui expliquant ce monde intérieur que je maitrisais pas, qui ne me contrôlait pas mais dont l’existence était imparable.
Je ne saurais dire s’il m’écoutait avec attention tant ses yeux peinaient à mettre un terme à l’analyse de mes vêtements couverts de sang, de mes mains poisseuses de ce même sang.
Je m’ennuyais à mobiliser son attention tandis que lui n’avait d’attention que pour la forme. La voix me dit ; insiste bien sur cette incapacité que tu as de savoir si toi ou moi décidons de ce que je vais faire. Répète notre histoire, répète-la.
J’insistais donc, revenant sur mes pas qui d’errants s’étaient attachés ce soir-là à ceux réguliers de la femme blonde devant moi. Tandis qu’elle progressait tel un métronome, je voyais son bassin onduler doucement sous le tissu de sa robe d’été et sans vraiment le décider, je l’avais suivie.
Elle cheminait dans la ruelle, s’arrêta un instant, regarda un peu en arrière alors que je discutais seul, reprit son pas, un peu plus vite peut-être, je ne saurais dire. Elle parvint devant l’entrée d’une boucherie, en ouvrit la porte latérale, éclaira le long couloir au sol couvert d’un pauvre carrelage d’une lumière blafarde et vacillante. Elle laissa la porte ouverte et je la suivis, jusqu’au premier étage, jusqu’à sa chambre à la porte entrouverte que je poussais doucement pour la retrouver et l’emporter dans une étreinte que j’espérais romanesque, épuisante et sensuelle.
Je me réveillais à cinq heures passées et décidais de rentrer chez moi non sans oublier de poser un baiser tendre sur sa joue que je trouvais fraiche, presque froide. Elle ne bougea pas alors que je sortais du lit délicatement, m’habillais en silence et me dirigeais vers la sortie sans allumer, par crainte de la réveiller. Alors que je pensais atteindre la porte sur la rue, je glissais sur je ne sais quelle matière, m’effondrais au sol avant que ma tête ne touche ce qui, je l’appris plus tard, était le bord d’une énorme bassine en galvanisé.
Et c’est ici que vous m’avez trouvé Monsieur le commissaire lui répétais-je, écroulé dans une bassine de sang de porc, passablement souillé. De porc oui, croyais-je avant que vous ne m’appreniez que la dame avait été assassinée.
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