LES LETTRES DE LÉON


Nos ancêtres les plus éloignés

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Nous sommes en banlieue assez éloignée de ce qui n’est pas encore Bordeaux, ni même Burdigala, au bord d’une rivière paisible qu’on appellera Dordogne lorsque l’homme décidera de tout nommer, pour tout s’approprier, fort de sa naissante supériorité assassine. 

L’air est froid, sec, cassant, la végétation épuisée, la neige partout. De rares élans parcourent l’orée de la forêt en s’enfonçant dans les flocons légers tombés cette nuit. Il va leur falloir brouter la dureté des écorces de mélèze, espérer qu’une branche brisée tombe à leur portée pour se régaler de quelques aiguilles encore vertes aux saveurs résineuses.

Aux abords de la rivière, au-dessus de son cours amenuisé par la glace, s’élèvent de hautes falaises d’un calcaire encore blanc percé de cavités difficilement accessibles. C’est justement ce qui a convaincu Org d’y installer sa famille. Il a choisi sa caverne au bout d’un sentier escarpé étroit, si étriqué que n’importe quel autre homme ou animal qui s’y aventurerait n’aurait que peu de chance face à la lance au silex acéré qu’Org tient toujours à proximité. 

Il est assis à l’entrée de la grotte profonde, abrité du vent qui forcit et de la neige qui commence à virevolter comme un papillon monochrome de l’hiver. Il a le corps protégé par endroits d’une peau de loup jetée sur ses épaules.  Ni ajustée à sa morphologie, ni encore cousue car on n’a pas inventé l’aiguille même si les hommes sentent bien qu’ils doivent pouvoir faire mieux. 

Elle n’assure qu’un rempart aléatoire contre le froid. Mais Org est solide, adapté à tout sauf à la longévité. S’il dépasse trente-cinq ans, il aura exploité la quasi intégralité du potentiel génétique de son espèce.

Ses pieds larges et nus bleuis par le froid ne profitent pas encore de la douceur du feu autour duquel les femmes et les membres de sa petite tribu s’agglutinent en se giflant tour à tour pour préserver leur place de choix contre de nouveaux arrivants transis prétendant eux aussi à un peu de chaleur.

C’est à lui de décider du départ pour la chasse. Ses yeux scrutent la campagne aussi loin que possible, par-delà la forêt, vers la plaine où habituellement transitent les mammouths à la recherche des montagnes d’herbage dont ils ont besoin chaque jour, pour survivre. Mais rien ne passe plus depuis plusieurs semaines. La rivière ne recèle plus de poisson, les élans sont trop rapides et trop peu nombreux. Avec les facultés que la nature lui a fournies Org réfléchit. Tout Neandertal qu’il soit, il a déjà compris que la situation ne peut pas s’éterniser ainsi. Mais il sait aussi que le froid est bien trop intense pour engager une campagne de chasse avec une perspective certaine de succès et qu’un trop grand éloignement de leur base serait critique.

Son regard, enfoncé sous ses arcades sourcilières proéminentes se perd dans l’horizon faiblement éclairé. Il lève la tête et emplit ses cavités nasales élargies de tout l’air qu’elles peuvent contenir à la recherche d’une odeur animale familière. Les animaux sont-ils tous morts se demande-t-il. Mais s’ils étaient morts il aurait senti leur cadavre et ainsi assuré l’approvisionnement en viande de la famille. Mais le vent n’apporte que le froid qui cristallise les poils de son corps. 

Au fond de la caverne là où le feu ne pénètre jamais s’entassent déjà les cadavres gelés de deux anciens de la famille morts dans la semaine et qu’ils ont disposé là en attendant des temps meilleurs pour les ensevelir, un peu, afin d’éviter que les charognards ne s’en repaissent.

Près du feu, un enfant a saisi un caillou et le lèche sur toutes ses faces pour tromper sa faim. Les autres le regardent avec commisération, presque avec envie.

Habitué au mouvement, à l’action rapide, Org rencontre les plus grandes difficultés à concentrer son attention sur le problème ; bâtir une stratégie pour trouver ou attirer des animaux dans leur piège habituel, les acculer au sommet de la falaise, les effrayer de leurs cris déchirants pour les précipiter dans le vide. Tout ce qu’il parvient à faire c’est à saliver à l’évocation de la chair juteuse, au goût du sang qui remplira ses veines de l’énergie et de la chaleur salvatrices.

Tiens, un oiseau passe en volant doucement. Org le regarde, surpris. Cela fait des semaines qu’il n’en a plus vu. 

Il retourne à ses préoccupations et réfléchit encore et encore. Inconsciemment, pour renforcer sa capacité de réflexion il glisse vers l’entrée de la caverne et frappe le sol de sa hache de silex pour en sortir les tubercules qu’il a enterrés en prévision de la mauvaise saison. Il en reste dix environ, il les tend à la famille, en garde un qu’il ronge avidement, à s’en remplir la bouche avant de mâcher doucement et longtemps pour en profiter le plus longtemps possible.

Comme s’il était repu et fatigué il s’est assoupi, assis, appuyé contre le roc froid de la caverne. Il s’endort et rêve. Il rêve qu’il chasse une biche qu’il dépèce sur place, fend sa panse pour en extraire les morceaux de choix, foie et cœur qu’il mange crus et encore chauds. Il goûte la viande et ressent l’énergie des protéines qui envahissent ses muscles. Il respire et sent l’odeur d’une cuisse juteuse qui grésille sur le feu, la graisse fondue alimentant le brasier et les rires des convives entourant le lieu du sacrifice. Il lèche ses lèvres et se réveille, l’odeur encore présente, le son de la cuisson dans les oreilles. Il a froid, s’approche du feu qui lui est caché par la famille, se fend un passage et constate qu’un rôti conséquent cuit doucement au milieu du foyer. Les enfants rient, les femmes s’esclaffent la bouche couverte de viande et graisse mélangées, Org reprend espoir, ils ont trouvé un animal pendant son sommeil !

Au fond de la caverne repose le cadavre d’un ancien disposé là, dans l’attente d’un…..

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