LES LETTRES DE LÉON


Crime et brouillard

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Un square, le soir, sous le faible halo de lumière d’un réverbère luisant dans l’humidité montante, un banc, sombre déjà. Ce sera une nuit fraiche, à relever son col de laine contre la peau mal rasée et à serrer dans ses poches ses mains contre son corps pour faire barrage au froid. Du pavé déjà brillant s’élève un brouillard naissant qui hante les rues, remplit les places l’une après l’autre, en rampant comme méthodiquement. Puis au bord de la rivière, il s’écoule des rives vers la surface silencieuse qui doucement sinue en ville et glisse au lointain qu’on distingue encore, un peu. Au milieu du square, la statue d’une sombre célébrité historique et oubliée a disparu, elle est là pourtant, oui c’est certain.

Les hommes et les femmes qui marchent pressent le pas, certains courent et désormais tous sont vêtus de noir tant ce nuage bas absorbe les couleurs. Avez-vous aussi remarqué cette capacité à éteindre les sons comme si une neige se maintenait en suspension et engageait une lutte avec les ondes vocales ?

Et justement, tel le soleil qui exprime le bonheur, la neige, le merveilleux, la brume au contraire répand le mystère. Souvent appelée à la rescousse par les auteurs de série noire en soutien de leurs intrigues, elle est maitresse de la nuit et du suspense.

Presque avec tous les pas, chacun s’attend à ce qu’un cri déchirant, celui d’une femme poignardée sans doute, fende soudain ce tissu cotonneux. Un cri de terreur, qui serait teinté d’urgence. Cela venait-il de la rue des bouchers,  de celle de l’opéra, ou bien derrière, des quais, sinistres à cette heure. 

Des policiers soufflant dans leurs sifflets à s’en rosir les joues courraient en tous sens avant que n’arrive leur supérieur pour organiser la recherche, mais la recherche de quoi, de qui ? Un cinéaste cadrerait sa caméra bien serré sur les yeux d’un homme, mi ombre, mi lumière, méconnaissable mais dont le regard inquiétant le désignerait à la vindicte des spectateurs comme l’immanquable auteur de ces méfaits. C’est lui, c’est cet homme, je l’ai vu ! 

Trop tard, la caméra glisserait vers le corps étendu de la femme, longue et blonde, le visage encadré de sa chevelure coiffée à la Veronica Lake avant qu’elle ne se gâte. Elle serait habillée de blanc, une de ces longues robes de satin, évasée vers le bas, décolletée, nue dans le dos, avec un poignard effilé planté dans l’abdomen qui lui ferait comme une indécente rose baccarat sur le ventre.

Un frôlement se ferait entendre hors champ et tous les acteurs du drame, comme un seul homme, dit-on, tétanisés puis mus par l’instinct se retourneraient pour laisser le passage à un chat, noir, lent, méprisant et dédaigneux des activités humaines et de leurs travers.

Le décor serait planté, la victime désignée, la ville engluée, l’intrigue nouée, les spectateurs tendus, ne manqueraient plus que les interprètes principaux. 

Si nous étions en mille neuf cent quarante ainsi que la coiffure de la victime nous le laisserait penser il nous faudrait un inspecteur de police chevronné, fumant des américaines à s’en détruire la santé, le chapeau enfoncé jusqu’aux oreilles, la cravate détendue, frappant le tarmac de ses souliers ferrés pour lutter contre le froid et se frottant le menton en signe de réflexion, de doute aussi. Peut-être serait-ce Spencer Tracy. Au firmament de sa renommée, sa présence seule assurait le succès de la production ainsi que la solution de l’énigme. 

Nous connaitrions également la présence d’un jeune couple d’amoureux, lui, brun, d’origine italienne peut-être, ouvrier mais à l’avenir qu’on sentirait prometteur, elle blonde, encore, car dans ces années-là, une américaine se devait d’être blonde, déjà apte au rôle de mère au foyer, actrice de sa communauté. 

Ils auraient croisé la défunte à la sortie d’une boite de jazz et on passerait un temps infini à les suspecter pour abandonner toute charge suivant une méthode non encore éprouvée. Mais l’essentiel aurait été d’introduire Franck Sinatra et Marilyn Monroe pour la première fois à l’écran. Oui c’est cela.

Comme vous l’imaginez, le véritable coupable, qui par ailleurs recommencerait encore et encore à tuer, la nuit toujours, utilisant la même arme blanche dont l’origine resterait secrète, serait présent sur chaque plan du film avant d’être enfin démasqué au gré d’un excès de confiance, comme souvent. 

C’est fou comme, assis, la nuit, le cerveau divague emprunte l’escalier de nos pensées et nous emmène loin, plus loin qu’on ne l’aurait souhaité.

Je me lève du banc, l’humidité et le froid ont envahi mes épaules. A nouveau, je n’ai rien apporté de bien saillant à l’art dramatique, à l’art cinématographique, à l’art, tout court.

Je marche, le brouillard m’engloutit. L’eau de la rivière clapote, les sons feutrés ne parviennent à mes oreilles qu’avec difficulté lorsqu’un cri déchirant interrompt la nuit. J’ai imaginé, me dis-je au moment où je croise un homme, un sosie de Robert Mitchum qui la cigarette vissée au coin de sa bouche accélère le pas en direction du cri. Je courbe le dos et j’avance vers la rue où se trouve mon appartement, celle précisément d’où le cri provient.

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