LES LETTRES DE LÉON


L’oubli des vieillards

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Il y a dans la salle commune de cette maison de retraite ordinaire comme un silence pesant, presque palpable. On entend quelques pieds emmitouflés de pantoufles glisser sur le carrelage de façon irritante. Des mains frôlent les toiles cirées à la recherche de vestiges inexistants. Des gorges se raclent, certains râlent un peu. Des infirmières dévouées passent ici et là pour apporter un réconfort passager mais rassurant.

Le temps est figé. Pour celui-ci en 1973 pour celle-là en 1962 mais il mène inexorablement le petit groupe de vieillards dans la même direction, vers la même irrémédiable fin. Chacun en est conscient ou peut-être pas, tout le monde erre sur la vague du temps, à son rythme e se fige où bon lui semble.

Le sol de petits carreaux de faïence multicolore rappelle à l’amateur d’architecture que le bâtiment est de style « néo rien », c’est à dire de ces horreurs que l’on construisait à la hâte et à la chaine dans les années 1960. Le bâtiment était alors dans la campagne d’où le nom qui lui avait été donné, il était désormais rattrapé par la ville.

Les tuyaux du chauffage résonnent du clang, clang de la plomberie défaillante. Des rideaux grisâtres pendouillent aux fenêtres fermées sur la cour pour tamiser un peu le pauvre soleil qui pourtant peine à éclairer la pièce.

La peinture des murs d’un jaune passé ajoute au sinistre et tente avec succès de s’accorder à l’odeur pesante des lieux. 

De vieilles tables de Formica usé, jaune et blanc accueillent de vieilles personnes, hommes et femmes hésitant entre ne rien faire et dormir, le regard perdu dans leur intérieur comme dans un labyrinthe clos, sans issue. 

Ce matin comme hier quelques chaises sont vides, à vrai dire davantage qu’hier mais personne ne s’en inquiète vraiment. Ces résidents manquants sont-ils alités ou bien partis pour un voyage sans retour ? Nul ne s’en inquiète, pour d’autres, c’est le souvenir qui s’en est allé.

Pour la plupart, les personnages habitant ces lieux voyagent dans des contrées insondables pour en sortir quelque fois à l’annonce d’une visite ou d’un traitement particulier. Alors des yeux d’un bleu trop souvent lavé par la vie s’éveillent quelque peu, une lueur d’intérêt se fait jour. 

Aujourd’hui, Marguerite va parler avec son petit-fils par téléphone avec télévision comme elle dit. 

Elle aime lui parler. Il y eut même une fois où ils discutèrent avec en fond, un air de musette qui chantonnait doucement. Elle ne sait pas comment il a pu réussir ce prodige et ne sait trop comment lui demander de recommencer mais c’était bien agréable.

Elle attend, assise, l’air sage, ses mains usées posées bien parallèles sur ses genoux pointus cachés sous une jupe plissée de lainage gris perle. Son col Claudine blanc étalé sur sa blouse fleurie lui donne un petit air antique et suranné. Elle est plutôt belle pour son âge, mais au bénéfice de qui ? Une infirmière l’a aidée à mettre sa chevelure en plis afin de plaire à son petit-fils. Si l’on est vieillarde, on abandonne jamais pour autant l’idée de séduire, se dit-elle.

C’est votre appel Madame Marguerite ! La vaillante assistante de vie pousse la chaise roulante vers l’ordinateur.

Cet appareil de malheur que Marguerite déteste et auquel elle prête des intentions maléfiques, magiques et possiblement meurtrières. Elle l’entend parler la nuit aux infirmières qui lui répondent, parfois rient et d’autres fois font encore d’autres choses qu’elle ne comprend pas.

Il leur susurre des histoires incendiaires, salaces et même parfois des recettes de cuisine pour tromper sa vigilance, mais Marguerite n’est pas dupe. L’engin est maudit. 

Il lui arrive parfois, lorsque le personnel l’ignore de jeter sur l’écran quelques gouttes de sa bonne eau de Lourdes. Elle en conserve toujours par devers elle, en cas de catastrophe ou d’urgence démoniaque imminente.

Marguerite est désormais proche de l’écran et a oublié de quoi il s’agissait et même ce qu’elle faisait là, mais qu’importe, il fait bon près du poêle et l’on s’occupe d’elle.

Dans le couloir, des employés municipaux évacuent prestement un corps pas plus léger qu’une âme tandis que le personnel d’entretien emmène draps, couvertures et matelas vers l’incinérateur du bâtiment.

Antoine, le petit fils de Marguerite apparaît à l’écran et salue sa grand-mère d’un grand sourire engageant. 

Il est chauve déjà Antoine, mais son visage joufflu sourit et illumine les yeux de Marguerite.

  • Bonjour Mamé lui dit.
  • Oh bonjour mon grand répond-elle. Comment vas-tu ? Alors comment ça se passe ?
  • Bien Mamé, un peu contraignant tu sais, ça n’est pas simple tous ces évènements, mais toi, vas-tu bien ? As-tu tout ce qu’il te faut ?
  • Oui, oui bien sûr, ne t’inquiète pas. Alors tu es rentré de Bosnie ? lui dit-elle. Tu n’y retourneras pas n’est-ce pas, assez de cette guerre ? Tu n’es pas blessé au moins ?
  • Antoine prend conscience qu’une fois encore elle le prend pour son père de retour de la guerre en Bosnie. Sa tristesse est infinie de constater que la maladie progresse et n’épargne plus aucun instant de ses moments éveillés. Il hésite à lui dire puis s’enhardit.
  • Oui Mamé mais tu me parles de papa là, ton fils, André. Je suis Antoine ton petit fils et son fils à lui. Tu te souviens Mamé ?
  • Bien sûr, bien sûr dit-elle tu me prends pour une folle ? Alors tu vas t’installer où maintenant ? Tu n’y retournes pas, promis ?
  • Antoine soupire. Oui Maman, cette fois c’est fini, je suis rentré, tu peux dormir tranquille.
  • Tu sais que je m’inquiète, je n’ai pas d’autre fils, tu es le seul à m’appeler régulièrement, à t’occuper de ta vieille mère. Tu es sur que tu n’es pas blessé mon enfant, tu es tout pâle ?
  • Non je t’assure Maman, je vais bien et nous mangeons bien. Et je t’embrasse de la part de Jean, ton autre fils tu sais à Nancy ?
  • Oui, bien sûr, bien sûr. C’est étonnant d’avoir autant d’enfants. Qui d’autre d’ailleurs ?
  • Anna Maman et Angèle aussi.
  • Oui, oui. Je suis fatiguée tu sais, je vais me coucher. Sois gentil s’il te plait, rapporte moi des loukoums, tu sais sur l’avenue d’Aïn El Turk, chez Moussa, dans la Medina, ce sont les meilleurs. Allez va et prends soin de toi mon grand. Mais reviens vite, reviens.
  • Au revoir Mamé, porte toi bien, je t’aime.

L’écran s’éteint tandis que l’assistante ramène Marguerite à sa table. Le petit déjeuner est déjà dressé pour le lendemain. Marguerite tapote distraitement le bord de la table de ses doigts noueux et tordu. Il est gentil André, songe-t-elle. Il est bien gentil.

La machine d’entretien passe et repasse dans les couloirs pulvérisant un désinfectant jusqu’en haut des plinthes abimées.

Marguerite racle sa gorge et toussote doucement une fois de plus. Elle ne sent pas l’odeur artificielle de la bougie parfumée que l’assistante a posée pour se rendre agréable…

J’espère qu’il reviendra pense Marguerite avant de s’assoupir et qu’il n’oubliera pas mes biscuits chocolatés.

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