Fanfan marche d’un bon pas ce matin dans le village endormi par un hiver précocement glacial. Chacun sent bien que les lourdes gouttes d’eau claire et déformantes auront gelé sous peu en gros stalactites suspendus aux balcons des maisons montagnardes.
Le village, resserré sur son étroit promontoire et à l’accès limité, surplombe une vallées étroite de sa majesté séculaire, du haut de ses maisons élancées, accolées, aux toits pentus, fenêtres étroites, leur lourd pignon de granit exposé au nord pour fendre le vent descendu des sommets. Fanfan virevolte d’une ruelle à l’autre. Il passe devant l’épicerie encore fermée et d’une caresse au museau, salue Marinette la jument du Ernest attachée à un anneau qui toujours serait le sien, devant le bar du Père Tranquille.
Il aperçoit son vieux maître écroulé déjà devant un blanc sec et âcre dégouttant de son verre et se dit que décidément, une fois de plus Marinette va davantage marteler le pavé que fouler les près qu’elle affectionne tant. Le patron lui fait signe de s’en aller juste avant que Fanfan ne lui fasse une de ces grimaces suggestives qui, souvent, lui ont valu quelques pieds aux fesses lorsque son anticipation de la frappe en retour s’était avérée mal calculée.
La place est encore vide, un peu glissante et Fanfan attend, dans le murmure du vent le cliquetis du mécanisme d’horlogerie de l’église qui à la demie frappera un coup pour sept heures trente. Mais avant cela, la sirène de la mairie sifflera quelques notes lugubres de sa sirène ventilée comme pour énoncer sa prééminence laïque sur l’église pour ce qui touche au temps également. Telle une corne de brume, elle fait vibrer l’air humide avant que le glas de la cloche ne retentisse. Fanfan, grand connaisseur, car fidèle enfant de chœur, sait qu’à demie, c’est la Madeleine qui sonne, au quart, la Marie et qu’à l’heure pleine les deux rivalisent de tintamarre dans un joyeux élan d’airain sonnant.
Il aime cette manifestation des hommes dont l’une appelle au travail, l’autre à l’élévation de l’âme sans qu’il ait bien compris ce que cela pouvait bien signifier, tant pour l’un que pour l’autre.
A cette heure-ci, la boulangerie est ouverte depuis fort longtemps déjà et l’odeur envoutante des chocolatines et des pains blancs croustillants envahit les alentours flattant tous les organes susceptibles d’y être sensibles. Fanfan s’approche de la vitrine éclairée, admire les éclairs et religieuses rangés serrés sur une plaque de fer noirci, salive un peu devant les friandises enfermées dans leurs pots de verre protecteur. Comme souvent, il convoite d’un regard amoureux les alignements de croissants et chocolatines dégoulinant de beurre encore liquide et dont le goût, sans effort, envahit sa bouche, au point qu’il se surprend parfois à mâcher un vide frustrant.
Mais par-dessus-tout et sans aucune hésitation, ce sont les brioches qu’il préfère, celles de Georgette la boulangère, rondes et sensuelles, qu’il imagine moelleuses, pleines, pour tout dire enivrantes. Il soupire comme à chaque fois qu’elle se penche pour disposer telle ou telle merveille sur une basse étagère ou lorsqu’elle lui sourit derrière sa caisse, mais il ne s’attarde pas, il ne faudrait pas qu’à nouveau une bonne baffe sur les oreilles vienne l’arrêter dans ses pensées quand le boulanger qui voit tout le surprendra par derrière.
Il s’éloigne, soupire encore un peu, se retourne sans s’arrêter mais déjà Georgette est passée à autre chose. Il enfonce d’un coup ses mains dans ses poches, saisit les billes de terre usées qui s’y trouvent et les égrène, comme un chapelet de l’Amour malgré tout quelque peu vain. Si j’ai trente billes au moins pense-t-il c’est qu’elle m’aime. Vingt-cinq, vingt-six, mince ! Je recommencerai demain se dit-il tant son optimisme est fort et son moral élevé.
Les lumières peu à peu éclairent les foyers qui s’éveillent doucement aux commandements de la journée.
Comme chaque jour que Dieu fait, Fanfan s’approche de la maison d’Hortense, saisit le heurtoir métallique qui représente un saltimbanque bondissant et frappe trois coups suivis de deux coups, le code que lui et Hortense partagent dans un secret bien gardé.
Elle ouvre la porte et à nouveau l’enchantement agit. Qu’elle est belle pense-t-il. A douze ans, comme Fanfan par ailleurs, elle n’a pas atteint cette plénitude qui rend la boulangère si désirable bien sûr mais pour Fanfan elle est l’incarnation de la merveille, de la beauté et de Dieu s’il existe. Il a parfois du mal à la regarder dans le bleu éternel de ses yeux en amande tant est grande son émotion. Ce matin, sa mère lui a tressé des nattes qu’elle a ramenées autour de ses oreilles en cercles concentriques et qui dégagent l’ovale si charmant de son visage doux.
Entre, fait elle, pour qu’il la suive.
Un instant Fanfan ferme les yeux ainsi qu’il le fait toujours lorsque la vie, d’un coup, lui envoie trop de bonheur. Il ne sait pourquoi Hortense s’intéresse à lui au point de lui offrir chaque jour un café au lait et deux tartines qui s’ajoutent à celles qu’il a déjà mangées chez lui. Mais qu’importe il ne souhaite pas savoir et pour la voir, il mangerait bien toute la boulangerie s’il le fallait. Ils se regardent en buvant leur café tandis que leurs yeux disparaissent au fond de leurs grands bols lorsqu’ils les lèvent pour en savourer la dernière goutte.
Et puis, Hortense ne se moque pas, elle.
Depuis toujours, cinq ans au moins, une demi-vie, elle l’a protégé des autres, des cancres revanchards qui à la récréation s’acharnaient sur lui. Il ne sait ce qu’elle leur a dit, ni comment elle s’y est pris mais un jour, ils ont simplement maintenu avec lui une sorte de périmètre de sécurité.
Lorsqu’elle a appris le langage des signes afin de mieux communiquer avec lui, elle a commencé à corriger son expression orale pour que ses râles imparfaits se transforment en mots intelligibles, puis en expression dont le handicap imperceptible ne choquait plus personne. De ce jour, il fut à elle, il grandit et forcit de sorte qu’il ne vint plus jamais à l’esprit de quiconque de le maltraiter comme autrefois.
Elle attrape ses affaires, le regarde et lui indique qu’il est temps d’aller à l’école. Elle enfile son lourd manteau de laine grise, saisit sa main, ouvre la porte, l’entraine dans le froid, tandis qu’à lui, la brulure de la passion enflamme ses joues.
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