Lino entre dans la pièce, pesant de sa stature sur ses chaussures noires qui craquent sous l’effort. Il emplit immédiatement l’espace de ses épaules, tellement larges qu’on jurerait qu’il a enfilé sa veste avec le cintre et de sa tête, carrée, comme un seau de fer percé de deux trous et renversé sur une caisse de bois. Lino tient plus du buffet normand ou Henri III si l’on est un peu précieux que de la console Louis XV. Il en faut.
Il s’arrête, ne sachant que faire de ses mains qui doivent grandement lui peser en fin de journée, lève un sourcil en baissant légèrement la tête de côté, front plissé. Immobile, d’un regard circulaire il mesure la situation.
Alain, le seul homme dont les yeux bleus charbonnent est adossé au mur décrépi. Il pense à son avenir dans une moue songeuse qui ne parvient pas à gâter sa beauté jamais égalée, cette injustice dont la nature l’a paré.
Un peu plus loin Bernard, posé sur sa rondeur bonhomme feint l’absence, la mine faussement réjouie, les lèvres déformées dans un rictus hésitant. Il excelle dans l’exercice de la présence absente. Ses bons yeux ronds sympathiques observent Lino à la dérobée, à l’affut d’une ouverture pour s’enfuir ou pour dire une ânerie qui va lui couter, c’est certain.
La porte s’ouvre en grand, brutalement et Jean entre au beau milieu d’une tempête tonitruante de dialogues de Michel où se côtoient les cons, les imbéciles, les inutiles et les pédants. Ça beugle, ça grince, ça joue avec les mots, quelques baffes se perdent, c’est beau.
Lino lève un deuxième sourcil. Si la tempête se lève ce ne sera pas pour lui, respect éternel. Entre monuments du cinéma et de la vie, on se mesure mais on ne s’agresse pas.
Le petit Charles toujours aussi nasillard essaye d’avancer quelque excuse de sa voix que même les cailloux craignent, mais il n’a bientôt plus droit au chapitre car Mireille sort de la salle de bain dérobée, s’approche de lui, se retourne et lui demande de tirer la fermeture éclair de la robe fourreau, noire, qui, par ce contraste saisissant illumine sa chevelure de feu. Ses yeux marrons qui t’embrassent éteignent d’un doux éclair les velléités agressives des mâles super testostéronés dont le fumet déjà se répand dans la pièce.
Lino se penche, allume une sèche au feu de Jean et la tend à Alain qui bouge, enfin, imperceptiblement en jetant un « merci » inaudible. Il la laisse pendre négligemment à sa lèvre alors que la fumée de la cibiche brune, âcre, s’élève, frappe le bord de son Borsalino gris souris, roule un peu avant de s’échapper lentement en volutes élégantes qui filent vers le plafond.
Bernard a profité d’un instant d’inattention de l’équipe pour s’échapper sur la pointe des pieds et croise Marlène dans le corridor. Marlène, dont le pas tressautant d’oiseau et les taches de rousseur attendrissantes remplissent un moment l’écran de leur pétulance séduisante. Elle fait une petite mine enfantine et déçue en voyant que Jean-Paul n’est pas là, surement suspendu à un hélicoptère ou tassé sur le toit d’un métro sans doute.
Patrick dansant au bras de Miou qui cherche sa moitié traine sa mélancolie dans sa démarche mais son œil sourit au-dessus de sa fine moustache en voyant son ami et rempart. Gérard tempête, ferraille, explique, conteste, argumente, exagère déjà, se noie, dans l’alcool surement et s’adoucit en voyant son amie dont la frimousse s’égaie aussi. Même Jean, grand Maître de l’esbroufe calculée admire la sortie en portant deux doigts à son front rejetant son bitos d’un coup de front inégalable.
Nos amis de toujours se meuvent doucement dans la pièce, en noir et blanc dans un subtil dégradé de gris qui met en beauté leurs traits rudes ou fins pour les uns, leurs gueules pour les autres, c’est suivant.
Lorsque Romy arrive, la couleur soudain émerge de nulle part, anime la scène et chacun peut confirmer qu’Alain a bien le regard bleu et que son costume est gris, gris perle, sur sa chemise impeccablement blanche, sa cravate est noire, fine. Pour une fois ou pour cette occasion il se détend un peu et se remémore la piscine, en rêve avec elle, le temps d’être rattrapé par ses démons.
Maurice, ce bel acteur si peu employé au jeu tout de finesse et justesse croise le regard intéressé de Louis qui se demande, dans sa raideur légendaire et son phrasé d’un autre temps : « Mais pourquoi Maurice ne s’est-il jamais inscrit à mon cours d’art dramatique. Comme c’est bizarre ».
Fany, souple, dangereuse et hypnotisante lui répond, envoutante et insondable en glissant sa main lentement le long du dossier de velours du sofa couleur grenat.
Jeanne, comme un torrent roule ses cailloux ronds ou graveleux rompt leur silence d’une voix éraillée par le tabac, la vie. En voilà une assemblée de vieillards dont certains sont déjà morts remarque-t-elle. La pièce se vide sans qu’aucun des partants ne salue la foule de spectateurs qui assistaient interdits à la résurrection de leurs héros de cœur, disparus.
Philippe entre à son tour, grand, un peu lourd, d’une élégance raffinée toute britannique, voix enveloppante, si douce et attentive à l’autre, il attend ses amis de toujours, Jean R, moustache frémissante, œil séducteur, chevaleresque suivi de près par Jean-Pierre, tonitruant, brusque et attendrissant dont la voix caverneuse caresse l’intérieur comme un alcool fin. Ils ne font qu’un tour et laissent la place aux nouveaux arrivants riches de leur jeunesse, de leur futur, des pages qui vont s’écrire.
Pourquoi ai-je l’impression qu’ils ne remplissent pas le vide laissé par nos anciens, qu’ils n’incarnent plus nos attentes et nos envies ? Pourquoi n’ont-ils pas ces caractères si bien trempés qu’on aimait retrouver chez l’admirable André, l’attentive Michèle ?
A moins, à moins que ce soit moi qui ne sois plus en phase avec la société, les pieds empêtrés dans la glaise du passé à ressasser des plaisirs oubliés de tous. Mais, comme je suis d’une mauvaise foi éternelle et reconnue, j’aime à croire que s’ils se levaient tous, comme une armée de bienfaiteurs renaissants ils repartiraient en conquérant retrouver l’ovation d’un public qui depuis leur disparition n’aurait finalement fait que les attendre.
Et ainsi, issus de l’armée des ombres, au bout du quai, dans la brume, là où se terre la bête humaine, un homme et une femme auraient saisi un vieux fusil et rejoint les enfants du paradis pour y faire les quatre cents coups.
Leurs amis réunis, à bout de souffle, les auraient attendus dans un grand cercle rouge pour y déjeuner d’un buffet froid, comme dans une série noire. Certains auraient joué à des jeux interdits, d’autres à la maman et la putain mais sans mépris, jamais.
Ils auraient marché longtemps pour un maigre salaire, celui de la peur peut-être, auraient tourné à droite sur le quai des orfèvres, passé le 21 sans savoir qu’y habitait un assassin, autrefois.
Ils auraient voulu après tant d’absence faire la traversée de Paris, de nuit, avant que le jour se lève. Puis lorsque la lumière les aurait éblouis, ils se seraient arrêtés, en plein soleil pour reprendre leur deuxième souffle.
Jules et Jim qui auraient passé la nuit chez Maud les auraient laissés là, avant de rejoindre leurs amis du clan des siciliens sur le quai de Seine. Puis, fatigués, ils auraient tous ensemble regardé passer lentement le long bateau d’acier qui devait les emmener chez leur oncle d’Amérique….
Et moi, du fond de mon souvenir, je les évoque et les invoque, ils ne mourront jamais.
Avec par ordre d’apparition à l’écran:
Lino Ventura Alain Delon
Bernard Blier Jean Gabin
Michel Audiard Charles Denner
Mireille Darc Marlène Jobert
Jean-Paul Belmondo Patrick Dewaere
Gérard Depardieu Romy Schneider
Maurice Biraud Louis Jouvet
Fanny Ardant Jeanne Moreau
Philippe Noiret Jean Rochefort
Jean-Pierre Marielle André Bourvil
Michèle Morgan
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