Lorsqu’on a dix ans, la chance d’échapper enfin au trop pesant supposé amour familial, mais qu’on n’a ni l’argent, ni l’autonomie pour partir en vacances comme beaucoup, il est de bon ton de rendre visite à ses cousins avec lesquels au fil du temps des liens d’amitié forte se sont tissés.
Cette année-là par conséquent rendez-vous était pris avec mon oncle et ma tante dans les Pyrénées où ils aimaient aller respirer pour échapper déjà aux pesanteurs de la banlieue parisienne qui n’était qu’un pâle brouillon de la présente folie.
Mon oncle, militaire de carrière était un homme affable, bourru mais attentif, respectable et respectueux, calme qui abordait la vie avec distance aimant donner du temps au temps et réfléchir intensément lors de siestes interminables.
Son épouse, ma tante, était une très belle et grande femme typée, brune comme les olives noires d’Andalousie, l’œil piquant qui régissait sa maison, époux et enfants sans tolérer d’écart.
C’était une femme toujours attentive, aimante envers ceux qu’elle avait choisis et qui ne manquaient pas de s’enorgueillir d’être aimés par elle, toujours redoutable envers ceux qu’elle détestaient et qui, eux se voyaient accablés de tous les maux de la terre, réels ou inventés.
Ils n’étaient pas légion ceux qu’elle aimait et ils le savaient. Ils étaient innombrables ceux qu’elle méprisait et ils ne pouvaient pas l’ignorer.
J’avais la chance de faire parie du petit cercle qu’elle défendrait toujours, même sans savoir de quoi il retournait, qui attaquait et quel était le sujet qui valait qu’un de ses protégés était mis en cause.
J’arrivai donc ce mois de juillet en vallée d’Ossau par des moyens dont le souvenir m’a quitté.
J’y retrouvais mon cousin Ernest avec lequel nous appliquions toutes les consignes des castors juniors plus d’autres qui nous étaient propres et introuvables dans ledit manuel tant elle dépassaient le cadre des activités normalisées de pré-adolescent inventifs. Elles comprenaient notamment l’épandage de semences de tapissier sur le chemin du lotissement parisien de mon cousin afin que nos ennemis jurés crèvent les pneus de leur vélo lorsqu’ils en faisaient le tour, ce qui n’arriva jamais. Ils n’échappèrent pas cependant au jet de boules puantes dans leur chambre par les fenêtres que leurs mères ouvraient le matin….pour renouveler l’air vicié de la nuit. Nous avions d’autres cordes à nos arcs, toutes plus altruistes et généreuses les unes que les autres sur lesquelles je ne m’appesantirai pas ici, enfin pas encore.
Cette année-là donc Ernest qui avait quelques mois de plus et moi fêtions nos dix ans, l’âge auquel, à cet époque il convenait de s’entrainer au métier d’espion, de commando ou pour les plus téméraires de légionnaire laissé pour mort dans un désert plein d’incertitude, de pièges infernaux et de crotales absolument dégoutants qu’il fallait saisir à mains nues avant de les étouffer d’une poigne de fer.
Nous partions le matin dans les prés, accablés de nos lourdes besaces militaires volées sans doute à mon oncle dans laquelle j’avais mis mon premier couteau suisse, une gourde qui sentirait toujours le carton bouilli, des lunettes de soleil en plastique dont je dirai l’utilisation, une pomme, des carambars. S’y trouvaient également les sandwiches de tante Marthe et surement d’autres choses encore que j’ai oubliées mais qui chacune jouerait un rôle bien précis en accord avec la mission qui débutait.
L’objectif était multiple ce jour-là ;
- Trouver une fourmilière, l’observer à loisir, y faire régner le chaos, observer encore pour voir et constater l’ingéniosité et le sens de l’organisation de ces petits êtres qui ignoraient l’origine de leur malheur soudain. Éventuellement, ajouter un ou deux scolopendres et une limace pour accroître encore la difficulté. Les fourmis gagnent toujours, à la fin.
- Chercher un ruisseau à écrevisse, en pêcher, les manger et à défaut…le plus souvent… dévorer les sandwiches de ma tante en envoyant des cailloux dans l’eau dans un concours de ricochets interminable.
- Rentrer entièrement trempés, victimes de notre lutte acharnée contre un esprit des rivières égaré par ici et que nous avions du combattre. Les adultes étant crédules, ils acceptèrent régulièrement cette explication sans chercher plus loin, à moins qu’ils n’aient plus probablement accepté que nous devions bien nous distraire un peu.
Mais le véritable défi du jour, que dis-je de chaque jour était la recherche du site. Ou plutôt devrais-je dire DU site. Il nous fallait trouver un endroit muni d’arbres relativement jeunes, d’un fossé où se protéger à distance raisonnable, d’un site sans trop d’herbe et surtout pas sèche. Bref nous disposions d’un cahier des charges précis, pensé, imaginé et que nos plus grands espions de l’époque auraient surement admiré, mais que nous ne leur aurions indiqué qu’au prix d’une lutte acharnée, à mort si besoin.
Enfin, ce jour arriva et d’un commun accord, nous choisîmes une clairière d’une quarantaine de mètres de diamètre, bordée d’un côté par un fossé rempli de fougères suffisamment profond pour que nous y disparaissions. De jeunes arbres parsemaient la clairière qui dans une dizaine d’années n’en serait plus une.
Alors vint le moment de l’approvisionnement et de la collecte des éléments nécessaires à notre grande œuvre.
- Trouver une bouteille de camping gaz petit modèle, vide. Fait.
- Acheter du désherbant à base de chlorate de soude (NaCOI3) en quantité suffisante à la droguerie la plus proche mais pas trop dans la même afin que le droguiste ne se demande pas ce que deux gamins de dix ans pouvaient bien faire avec ça. Fait.
- Acheter du sucre en poudre. Fait. Facile.
- Penser aux mouchoirs en tissu, aux lunettes de soleil, au mercurochrome, aux pansements. Fait.
Lorsque tout cela fut fait il fallut sortir la recette recopiée lors du stage d’initiation à la chimie, faire des tests à petite échelle et enfin après avoir mélangé, suivant des rapports que nous nous interdisons de restituer ici, le sucre et le désherbant. Nous étions fin prêts. Nous avions rempli la cartouche de gaz à ras-bord et versé l’excédent de poudre, car il faut bien lui donner un nom dans un petit sac de toile. Nous venions, d’un seul coup, d’un seul de passer de l’état d’enfant à celui d’aventurier.
A l’arrivée dans la clairière, je disposai la cartouche au milieu de la clairière près d’un jeune arbre tandis qu’Ernest vidait la poudre restante depuis le fossé jusqu’à la cartouche posée sur le côté et dont à la fin, le contenu touchait la ligne d’amorce.
Alors tous deux, nous nous installâmes dans le fossé, le souffle court, saisis par l’importance de l’instant, la peur de se faire pincer et celle non négligeable de prendre une raclée. Il n’est pas exclu que mes genoux aient un peu tremblé mais je ne l’aurais jamais admis.
Nous chaussâmes nos lunettes de soleil afin de faire face à l’éclat de l’explosion dont nous pensions qu’elle pourrait nous aveugler pour toujours. J’avais gagné le droit d’allumer le mélange, Ernest disposait de lunettes binoculaires de tranchée pour analyser en direct l’explosion. Ainsi en avait décidé le sort.
J’allumai donc et le feu se répandit plus rapidement que prévu. J’observai la flamme progresser vers la cartouche dans une fumée blanche intense et dont l’odeur âcre me fit toussoter. Ernest déjà en place énumérait des chiffres dont le sens m’échappa. Alors je décidai qu’il était temps de m’enfoncer dans le fossé au moment même où une explosion très forte se fit entendre et que des débris d’arbres, de terre volaient de toutes parts, tombant çà et là et sur nous par la même.
Le calme s’imposa à nouveau. Ernest avait pris une teinte verte et me dit plus tard que je ne valais pas mieux. Tout bon, me dit-il. Ca a marché, tout a pété.
Et de fait, alors que nous sortions de notre repaire, nous vîmes que la clairière, si elle ne s’était pas agrandie, ne recelait plus le moindre arbuste. Toutes les pousses d’une dizaine de centimètres de diamètre avaient été pulvérisées dans un rayon de dix mètres environ.
Alors nous nous levâmes pour analyser de plus près les conséquences de cette micro guerre qui venait de révéler deux héros pour l’instant connus d’eux seuls mais qui, c’était certain, étaient promis à un avenir glorieux au service de la France, éternelle. J’allumai un bout de mégot écœurant que je partageai avec Ernest puis nous partîmes, à la recherche d’une autre grande œuvre.
Mais ça c’était avant, avant que cette petite gamine brune, aux yeux clairs, aux mains si douces ne s’immisce dans nos projets de conquête…
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