LES LETTRES DE LÉON


Cinéma, cinémas

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Depuis que, récent adolescent, j’ai vu s’émouvoir sur les écrans blancs des hommes et des femmes de toutes les contrées du monde, j’ai pensé que plus que toute autre forme d’art le cinéma projette à merveille l’environnement culturel d’une nation, ses espoirs, ses craintes et traduit mieux l’expression de ses racines profondes que n’importe quelle autre expression culturelle. Cela explique surement pourquoi je suis devenu critique de cinéma faute d’être moi-même acteur de cet univers. J’étais né sans doute pour tout voir plutôt que créer, allez savoir…

Je regarde en boucle et avec émotion le cinéma italien qui transpose si bien la légèreté avec laquelle les italiens vivent la vie, la passion, la joie qu’ils éprouvent et leur optimisme communicatif fait de culte du beau et d’un soupçon d’élégant abandon. Même lorsqu’ils évoquent le vol, la trahison, rarement le meurtre, ils parviennent à communiquer l’idée que rien n’est vraiment grave, que la vie est ainsi et qu’il faut la cajoler, quoiqu’il en coûte. 

Parfois, au prix de petits compromis douteux, les hommes flirtent avec l’interdit mais à la fin Dieu y retrouve les siens, tant il est vrai que par l’action miraculeuse de la grâce tout est toujours pardonné à l’Italie et aux italiens. 

Ahh être une journée Vittorio Gassman et humer à sa place le parfum des femmes.

Accompagner Marcello Mastroianni dans ses déambulations romaines hésitantes comme on séduit l’âme jumelle. 

Effleurer la main de Monica Vitti avant qu’elle ne décoiffe à nouveau sa chevelure pour mieux t’envouter. La laisser aller non sans sonder, longuement, la verte prairie de ses yeux. Ne regarder sa bouche qu’en étant solidement amarré sous peine de périr d’amour sur ses récifs escarpés.

Rire avec Roberto Benigni et grimer l’horreur pour la rendre acceptable, presque confortable. 

Éviter l’azur bouleversant du regard de Valeria Golino sous peine d’en être à jamais l’esclave. 

Admirer la pureté éternelle de Stefania Sandrelli. 

Toute l’Italie est là de Rome l’Empire à Rome la cité, douce et sensuelle, par la magie de l’image, le génie de quelques-uns aujourd’hui hélas morts et bien oubliés, toujours pas remplacés, comme si l’histoire ne voulait pas se répéter. 

Je vous invite le temps d’une série que vous ne regarderez pas à revivre l’épopée d’Ettore, Federico, Luchino, Franco, Michelangelo, Bernardo, Luigi, Vittorio, Pier Paolo, Dino, Alberto, Francesco, et dans un genre tout à fait différent mais terriblement italien, Sergio. 

Comme les statues triomphantes des empereurs romains, ils ont marqué les repères de la civilisation le temps d’une vie, et hantent le chemin de l’ élégance perdue désormais esseulés dans un monde qui ne les reconnait plus. Et c’est pitié, pour eux, pour nous.

Alors gloire à la piazza Navona qui invite à l’échange, aux pins parasols de la villa Borghese chahutés de vent doux, au monumental escalier de la piazza di Spagna, aux scooters pétaradants dans les petites rues pavées. Qu’ils nous transportent à jamais.

A contrario, le cinéma américain est sans doute l’objet culturel le plus déroutant qui se puisse imaginer.

Rares sont les nations qui se flattent avec un tel orgueil d’engendrer la violence sous toutes ses formes au point de tenter à toute occasion de la célébrer, la magnifier, d’en faire l’étendard d’un pays jusqu’à la reconnaitre officiellement comme faisant partie du patrimoine national. 

Et quel meilleur étendard pour le cinéma, quel meilleur vecteur de l’ambivalence américaine qui nous comble de bons sentiments répétitifs et d’actes criminels tous plus abjects les uns que les autres ? Étonnant, vous dis-je…

Lorsque le cinéma américain essaye, parfois, d’engendrer l’émotion c’est toujours, ou presque au travers de ce qu’il est désormais convenu d’appeler une comédie romantique. Pourquoi lorsque je dis ou écris ces deux mots, comédie, romantique ai-je l’impression de sucer un bonbon trop sucré et écœurant qu’on consomme jusqu’au bout davantage par addiction que par plaisir ? 

Avec la sensibilité d’un éléphant adulte qui charge sans discernement, l’Amérique nous livre ce qu’elle entend de l’émotion, « so cute » avec la truelle d’un maçon malhabile, mais qu’importe.

La violence donc et comme si cela ne suffisait pas, les américains, par un petit matin dont l’origine se perd dans une nuit cauchemardesque, inventèrent les super héros. Ils purent ainsi à l’ineptie sidérale des scénarios ajouter l’ultra violence de personnages aux capacités pour ainsi dire illimitées. Et illimitées, elles le furent dans et pour la violence.

Sidérante donc cette propension à nous convaincre avec fierté que le moindre petit garagiste, le policier du coin de la rue, le noir dans son ghetto, le blanc dans son bureau de trader, le militaire en mission, tous, sans exception recèlent à un degré plus ou moins prononcé leur dose de violence et de corruption., tous un jour des héros seront.

Car si l’Amérique est violente, elle se doit aussi d’afficher une corruption rampante de tous les instants comme si avant de réussir dignement ou pour réussir dignement il fallait nécessairement salir ses mains et son âme.

Je me suis longtemps demandé comment en flattant à ce point le côté obscur de l’humanité l’Amérique pouvait jouir d’un un tel retentissement culturel dans le monde. Comment diable promouvoir une société de meurtriers, tueurs à gages, escrocs de tous poils, pervers, assassins, tueurs en série, terroristes, kidnappeurs, psychopathes, voleurs et plaire, attirer tant d’individus du monde entier?

Pourquoi un tel succès et une telle admiration pour une société qui sublime le meurtre à l’écran mais se voile la face à la moindre apparition, même accidentelle d’un improbable sein, d’une fesse innocente ? 

Une société qui floute les bouches des intervenants et remplace le son par des bips encore plus révélateurs lorsqu’ils prononcent, par mégarde un mot plus vulgaire qu’un simple « saperlipopette ».

Dans le même temps, les tripes se répandent sur le sol, le sang gicle sur les murs et coule parfois en rivières draculesques, des membres s’arrachent, le tout sans que quiconque y trouve quoi que ce soit d’incongru.

Certes cet appétit de violence n’empêche pas ce grand pays de nous offrir des monuments incontournables et sublimes du cinéma mondial. 

Mais je ne sais pourquoi, ce matin j’ai l’esprit chafouin et tiens, je ne les citerai pas.

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