Depuis que l’ancien, épuisé de maladie a abandonné de vivre. Depuis qu’il a laissé la tuberculose croitre et prospérer dans ses poumons jusqu’à les réduire à l’état de pierres ponces que l’air ne parvenait plus guère à remplir, la Lucie vit seule.
Seule, elle l’est depuis peu car le vieux Giuseppe, enfin, on dit Joseph est mort à quarante-huit ans la laissant élever leurs enfants. Ils sont partis désormais, soit parce qu’ils sont morts en bas âge, soit parce que devenus adultes ils sont allés vivre leur vie, pour la plupart à deux pas de leur mère.
En ce début des années mille neuf-cent soixante, dans cette petite ville de l’est, frustre et ouvrière, à la municipalité communiste depuis vingt ans sous la haute autorité de Marius Cartier, la vie est rude mais l’avenir radieux, parait-il.
A Saint-Dizier, l’industrie bat son plein employant près de dix-mille ouvriers dans trois secteurs principaux, aujourd’hui presque abandonnés.
La CIMA fabrique à la chaine des tracteurs agricoles et emploie près de trois mille ouvriers fiers de leur savoir-faire et de leur contribution au développement du machinisme agricole. Le glacier Miko propulsé à des sommets internationaux pour l’époque par le visionnaire Louis Ortiz, immigré espagnol surveille le centre de la cité du haut de sa grande tour art déco.
La fonderie Bayard, importante pièce du savoir-faire sidérurgique de l’est de la France produit de la fonte sous de nombreuses formes et pour les usages les plus variés.
La Lucie n’en sait pas davantage. Elle a toujours vécu ici, ses parents aussi et il n’y a pas lieu de se demander pourquoi, ni d’envisager autre chose. C’est ainsi.
Il fait froid ce matin de novembre. Moins cinq ou peut-être moins sept estime la Lucie en rentrant l’assiette de lait gelé sur le bord de la fenêtre. La Miquette a passé la nuit dehors et n’est pas rentrée. Ben, tu vas aussi passer la journée dehors la Miquette, pense Lucie. Des restes de neige des jours passés parsèment la chaussées de tâches grisâtres, glissantes et disparates. Il va falloir faire attention.
Elle finit de boire son café chicorée en rongeant ses tartines un peu rassises du pain de la veille ou d’avant encore, on ne gâche pas, les souvenirs de la guerre et de ses privations ne sont pas si loin.
Le café frémit doucement sur la cuisinière à charbon dans la grande cafetière émaillée qui tient bien ses trois litres. Lucie a allumé son poste de radio vers les cinq heures, au lever. Elle a mis Radio Luxembourg sa station préférée. Elle écoute en avalant de longues lampées de café brulant du bol à oreilles bleutées qu’elle a ramené d’un lointain voyage en Bretagne. Elle ne sait plus très bien quand c’était ni pourquoi elle est allée là-bas, mais il lui plait ce bol avec Lucie écrit dessus en belles lettres cursives dans la céramique, comme un luxe personnel qu’elle se serait octroyé, pour une fois.
Comme tous les jours que Staline fait, elle s’est poudrée, la Lucie, pas qu’elle voudrait attirer le regard de qui que ce soit, ça non, c’est fini, assez des hommes qui sortent, qui boivent et qui reviennent, avinés, veules et violents. Elle a eu son compte la Lucie.
C’est fini, mais on a beau être une ouvrière on n’en est pas moins femme respectée et respectueuse des autres, c’est ainsi qu’elle le voit. Alors, elle a les joues un peu roses, les lèvres un peu rouges, discrètement et elle sent bon la poudre de grand-mère, douce comme un gâteau chaud à la vanille.
Elle met un fromage dans sa sacoche avec les restes de pain, enfile son lourd manteau de laine, noue un fichu coloré sur ses cheveux, relève son col de fausse fourrure et glisse ses mains dans ses vieux gants de pauvre laine grise. Elle sort, descend chercher sa bleue à la cave, la pousse vers la rue, attache sa sacoche à l’arrière puis l’enfourche, pédale pour la faire démarrer. Ça pétarade un peu puis le moteur s’emballe, la voici partie.
C’est vrai qu’il fait très froid et la vitesse, bien que faible glace l’air et ses poumons. Mais en ce temps, on ne se plaint pas, on n’est peut-être pas fabriqué avec les mêmes briques qu’aujourd’hui, allez savoir.
Lucie zigzague entre les plaques de glace évite de s’arrêter pour raccourcir la distance et progresse dans la maigre circulation. La ville s’éveille doucement sous la lumière chiche des réverbères surement communistes eux aussi, mais ne remplit pas encore les rues grises qui la mènent à l’entrée de la fonderie Bayard.
Elle retrouve quelques amies, avec lesquelles elle échange des banalités rituelles, se change dans la salle des femmes, met son tablier de cuir épais en place avec l’aide de la Marcelle. Elle prend ses outils, longues pinces, cuiller d’appoint, gants manchons, puis elle entre dans le corps de l’usine. Comme chaque jour, la chaleur étouffante la saisit, la lumière des rivières de fonte et des éclats d’acier qui se déversent dans les godets géants, les étincelles nombreuses. Le tintamarre des marteaux pilons qui frappent le métal rougi couvre la chaleur étouffante ou bien, est-ce l’inverse, on ne sait plus.
La Lucie rejoint l’extrémité des rouleaux métalliques ou s’emploie encore le Raymond. Elle lui tape sur l’épaule, le salue d’un bref hochement de la tête, elle pourrait lui parler, mais il ne l’entendrait pas, c’est la relève. Elle saisit le poids octogonal de fonte de vingt kilos qui glisse doucement vers elle sur les rouleaux. Elle le freine avec ses pinces puis le pousse vers la balance qui annonce vingt kilos. La Lucie le renvoie sur les rouleaux, le pousse énergiquement vers le prochain poste de travail, là surement il se passe autre chose mais la Lucie s’en moque, il faut bien l’avouer.
Un autre poids rougeoyant déjà s’avance. Elle le pèse ; dix-neuf kilos, huit cent vingt-quatre grammes. La Lucie l’arrête, active le soufflet de sa forge qui rougit le coke en sommeil et qui progressivement dilue la fonte dans le petit godet. La Lucie l’attrape de ses pinces et verse le contenu lentement dans les trous prévus sur les poids jusqu’à ce que la balance annonce un poids de vingt kilos.
Le poids rejoint la ligne de fabrication et ainsi et encore et toujours jusqu’à la pause de midi puis la sortie que la sirène du soir annonce. Une journée de travail à décompter des quarante-huit heures hebdomadaires de présence. A quoi a-t-elle donc pensé pendant ces heures de travail dans le tonnerre des machines et l’étuve des fours ? Elle n’est plus là pour qu’on le sache et qui d’ailleurs lui a jamais demandé ? Personne que je sache.
Sa vie sociale se résume alors à diner régulièrement avec ses sœurs, la Charlotte imprévoyante cigale et la Margot, acide marâtre, pingre et rance qu’elle critique durement en permanence mais retrouve, régulière comme une horloge les mardis, jeudis et dimanches.
Seule, mère de famille, père de famille aussi, pauvre d’argent, sans distraction si ce n’est sa télévision qui un jour remplacera sa radio dans son cœur, elle ne se plaindra jamais, ni du temps qu’il fait, ni de la difficulté de vivre.
Et moi, je me souviens de sa tendresse, des questions qu’elle me posait pour comprendre en quoi nous étions si différents des gens qu’elle côtoyait habituellement.
Je me souviens de ses interrogations, alors que je poursuivais des études, passé vingt ans, du pourquoi je ne travaillais pas encore. Et tandis que je lui répondais que j’étudiais les sciences politiques, je me souviens de sa réponse : Arrête de faire ton fier, tu ne peux pas dire tout simplement que tu veux être ministre ?
Je me souviens et tu reviens. Dors bien grand-mère, repose-toi.
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