Un jour soudain qui surgit au lendemain d’un autre jour, sans annonce, comme si ce jour en eut valu un autre, il eut soixante ans.
L’homme en fut surpris alors même qu’il avait eu cinquante ans déjà et que la veille encore, il avait cinquante-neuf ans. Ceci, en toute logique et sauf rappel anticipé des autorités supérieures devait l’amener presque bonhomme vers cette soixantaine qu’il atteignait aujourd’hui.
Il en fut néanmoins surpris comme s’il croyait encore à son âge déjà avancé résister pour toujours à l’inéluctable tatouage du temps sur le corps et à son ancrage dans l’esprit.
C’était tout de même fort ennuyeux ce changement se dit-il, lui qui n’était que changement. Mais pas de ces changements inéluctables que tu subis comme un caillou dans ta chaussure. La nouvelle avait ses implications dont il tenta de faire le compte tel un boutiquier son inventaire, en n’omettant rien.
Il s’observa dans le grand miroir de l’entrée, s’estima d’un gabarit standard, c’est-à-dire ni mieux, ni pire qu’au long des jours et années passées.
Il n’avait jamais été beau ni même séduisant, ce qu’il avait compensé par l’action au détriment de l’attente.
Il ne se voyait pas étendu là, tel un bellâtre dans sa splendeur attendant d’une femme, après l’autre, qu’elle le supplie de l’inscrire dans la liste ininterrompue de ses prétendantes au souffle court. Dire qu’il aurait détesté serait mentir… mais il avait toujours su l’étendue de ses aptitudes tant spirituelles que physiques.
Et dans la tête justement, se demanda-t-il ?
Il était fou depuis toujours et n’entendait pas abandonner cette faculté supérieure qui l’avait si souvent réjoui, dérouté un nombre incalculable de conquêtes, pour les autres, peu importait.
Il n’était pas fou dangereux, non, mais ne parvenait tout simplement pas à empêcher son esprit d’imaginer, créer, évaluer, anticiper, de telle sorte qu’arrivait un moment où ce qui jaillissait de ses méninges touchait à une héroïque fantaisie dont lui seul avait la clef.
Il s’en amusait mais déroutait, il s’y plaisait, mais souvent seul, il n’y pouvait rien.
Lorsque de la montée des eaux il tentait d’endiguer les ravages, son barrage ne durait jamais bien longtemps ou le noyait de pensées parasites qu’il fallait bien évacuer. Au besoin il écopait.
Quoiqu’il décidât, l’effet restait le même, un déluge de propos, d’opinions, d’histoires dont parfois le sens lui échappait.
C’était un impulsif introverti, savant mélange de décisions et d’actions rapides parées d’incommunication pathologique. Quel tableau déroutant!
Il ne parviendrait jamais à comprendre les véritables introvertis, les calmes, les taiseux dont il se demandait si un jour une quelconque action allait surgir ou disons, doucement s’élever. Rien n’était plus perturbant pour lui que le silence, celui des yeux comme perdus dans un lointain inaccessible, le sourire qui semblait dire, je ne m’ouvrirai pas, la gorge enfin qui jamais ne s’usait à former des mots.
Comment fêter cet anniversaire se dit-il ou plutôt comment échapper à l’oxydation naissante de ses articulations grinçantes ?
Dans son garage attenant au domaine familial, dormait l’Aston Martin au V12 pachydermique et désormais anachronique. Bientôt la route lui serait fermée, le feulement puissant qui l’entourait au démarrage de sa cavalerie gourmande et galopante ne se ferait plus entendre.
Il s’approcha, caressa les ailes du puissant Pégase et admira longuement les lignes allongées, chargées de force, d’équilibre subtil et de légèreté calculée.
Il s’assit à droite, tradition oblige, cala son corps dans le siège de cuir anglais dont le parfum semblait chaque jour régénéré par Dieu sait quel couturier des sensations.
Il démarra le moteur d’un tour de clé, laissa le ronronnement emplir, croître et hurler dans une stridence que les murs de pierre renvoyaient à l’infini. La porte du garage bascula électriquement vers l’arrière découvrant la campagne alentour, verte, tachetée d’arbres aux feuilles naissantes, souples.
A l’accélération, les roues à rayons chromés patinèrent un peu dans l’allée de gravillons tandis que l’attelage de chevaux, nombreux, s’envolait dans un désordre bruyant de tonnerre comme si chacun d’entre eux s’essayait à diriger l’équipage.
Il enchaina les virages qui succédaient aux courtes lignes droites dans l’ascension de la montagne. Les bergers, au loin arrêtaient leurs chiens, se retournaient, cherchaient d’où provenait ce vacarme qu’on entendait bien avant, plusieurs kilomètres avant que l’auto ne soit visible.
Alors que les épingles se faisaient plus serrées, aigües, piquantes, il concentra son attention sur la précision du placement de l’auto, lisant la route, ses creux, ses bosses, décidant à l’avance de son comportement. La vitesse augmentait à l’approche du sommet, présageant d’une descente rapide, plus risquée, grisante.
A l’atteinte du col, il rangea la voiture sur le côté du précipice, descendit et prit le temps d’observer encore ce paysage que depuis soixante désormais il venait régulièrement embrasser d’une émotion chaque fois renouvelée. Au loin, après, l’Italie, son histoire, ses mirages, appuyée à la Suisse comme on se repose auprès d’une amie bienveillante. Il se retourna, regarda encore l’Aston Martin qu’assurément il n’aurait pu acquérir à vingt ans. Il se demanda si pour autant cela valait bien d’atteindre soixante ans. Il décida que oui et changea de sujet avant de se demander s’il avait bien le choix.
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