LES LETTRES DE LÉON


Flamme éternelle

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Lorsqu’il pousse la lourde porte de chêne épais tavelé par l’âge, la porte qui sépare la vie de la fin plus loin, pas encore de la mort, le rythme de son cœur ralentit, comme pour l’habituer aux nouvelles conditions de cette existence. 

Il perçoit nettement que l’air est désormais raréfié, moins chargé en oxygène, que ses poumons ne s’emplissent plus pleinement de cet apport frais qu’ils distillaient jadis avant d’insuffler vie et force au sang de son organisme.

Il sait que son pouvoir d’émerveillement peine à fournir de nouveau les larmes qui coulaient de ses yeux, à tendre les muscles qui écartaient sa bouche en un sourire et parfois même en une cascade rocailleuse de rire. Il n’aurait jamais pu dire que des limites existaient à l’imagination et pourtant si, semble-t-il.

Il distingue moins facilement les reliefs qui s’offrent à lui et n’est plus si habile à adapter sa vision affutée aux situations mouvantes.

Ou bien tout ceci n’est que funeste pensée, son imagination l’emmène vers des considérations erratiques et insolites, il ne sait plus.

Comme toujours cependant il fait face. Il aime mesurer son ennemi, prendre sa jauge, lui faire croire que la victoire est possible avant de le terrasser d’un coup de dague imparable. 

Il sait bien que cette fois l’issue est sans doute écrite mais il veut se battre, avec panache, avec esprit, tremper la plume de son chapeau dans le vin de la vie, croire que les femmes belles sont encore pour lui, que son opinion compte, qu’il va changer quelque chose.

Bien que le dominant de sa hauteur immense, infinie, la porte bascule lentement sur ses gonds d’acier graissé dans un silence feutré, calculé.

Il passe le seuil de pierre, comme blessé de multiples griffes acérées. Il se retourne pour observer encore les vallées vertes et rondes serpentant et potelées, ces vallées douces à sa peau et qu’il ne verra plus, les cours d’eau vive et trébuchante dans lesquels il a couru, enfant. 

Puis il la referme doucement. Il avance, se retourne encore, observe attentivement la porte fermée. 

Meurtrie jusqu’à l’âme en mille endroits, son bois se hérisse de vaines tentatives passées de retour en arrière toutes avortées. Voilà qui sans conteste n’est pas fait pour rassurer quant à l’avenir qu’on lui promet.

Ce lieu est de ceux qu’on ne quitte plus. Il faudra en tirer le meilleur pense-t-il, ne pas nier son existence, vivre, quoiqu’il en coûte, ne pas inutilement tenter de s’y dérober, s’adapter, oui, s’adapter ..

Alors seulement il consent à laisser son regard envisager le nouvel univers dans lequel son existence va lentement s’étioler, le vidant chaque jour un plus de l’influx vital qu’il a longtemps cru inextinguible, pauvre fou. 

De là où il se trouve, à perte de vue, la campagne s’éloigne infiniment identique en une pente qu’on devine de plus en plus abrupte et qui finit peut-être en un ravin, mais pour le moment ce n’est qu’une autre histoire qu’il faudra bien écrire, mais pas maintenant , pas encore.

Il progresse encore de quelques mètres, s’agenouille avec difficulté sur le sol de latérite près d’une pierre dont il frotte le dessus pour en ôter la poussière. Alors il s’assoit et lève les yeux pour embrasser cet infini décor noir, rouge, humide, inhospitalier.

Comme à l’accoutumée, lorsqu’une situation nouvelle se présente et il n’a cessé au cours de son existence de faire face au changement, l’espace, le temps, les relations avec son espèce et d’autres encore, comme toujours donc il prend le temps de la réflexion, de l’analyse.

Il aime à croire que les choses ont un sens, car si elles n’en n’ont pas, se plait-il à dire, alors à quoi bon, les vivre? Il croit avec force qu’on sort des épreuves par le haut, toujours, malgré les cicatrices qui comme celles de la porte recouvrent nos corps ou doublent la chair dont l’âme est si fragile. 

Bien sûr on y perd toujours quelque chose et le voici ce sens. L’expérience ne s’acquiert qu’en contrepartie de son lot de chair et d’esprit. Et lorsque le corps et l’éclair de l’intelligence ne peuvent plus donner ou ne veulent plus donner, alors le passage s’éteint et tout disparait.

En règle générale, il trouve aux choses, aux évènements, un sens indéniable. Et s’il n’y en n’a pas alors il l’invente, le panache avant tout et toujours.

Mais s’il trouve un sens, il ne comprend pas au bénéfice de qui ou de quoi ce sens nous guide. Nous nous mouvons donc dans une direction mais dans quel but ultime, quelle quête finale ?

Une vie n’a pas suffi à satisfaire sa curiosité et des milliers d’autres existences avant lui n’y ont pas suffi non plus. 

Un moment, le découragement le gagne avant qu’il ne chasse d’un revers de main cet abandon inopportun.

La force de notre espèce se répète-t-il c’est qu’elle n’abandonne jamais, qu’elle veut savoir et même si elle croit sans parfois savoir, elle ne cesse jamais de chercher à savoir. 

Curieux petit mammifère, pas trop gâté qui est parvenu à se hisser, par la force de ses neurones et de son collectif tout en haut de la pyramide des prédateurs les plus brillants. 

Qu’arrivera-t-il lorsque il aura trouvé un nouveau sens et que ses pas l’éloigneront de la porte?

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