Ange Panassieu est un homme provençal comme on en fait plus, le moule est cassé, tout simplement.
Il est noir de cheveu, grand, plutôt mince, le teint olivâtre, les mains fortes et courtes avec de grosses veines sinueuses qui gonflent quand il s’emporte ou qu’il serre les poings.
Son verbe est haut, sa parole facile et sa certitude sensible à la contradiction. Il aime sa Provence. Pourtant il a fallu la quitter, il a dû couper les ponts et comme il ne fait rien à moitié, il les a tous piégés et détruits de Manosque à Montpellier. Là il s’est arrêté soit qu’il en avait assez, soit qu’il a pensé que ça suffirait. Ange, d’ange n’a que le prénom et encore, certains disent que ça n’est même pas son vrai prénom et qu’il n’a pas de nom.
Il s’est arrêté dans cette ville qu’il n’aime pas, est monté au deuxième étage de l’hôtel des Jonquères en empruntant l’escalator à déploiement progressif, dont les marches n’apparaissent qu’au fur et à mesure qu’on les gravit. Arrivé dans sa chambre, il ouvre ses valises virtuelles jusqu’à ce qu’elles retrouvent leur taille et forme originelles.
Il fouille à l’intérieur en sortant de la douche ionique, se saisit d’un coupe ongles et arrange devant le miroir le coin de ses paupières qu’il affute pour se donner un regard énigmatique. Sa bouche s’élargit, il sourit. Il a cet aspect de prédateur qu’il aime tant, cintré dans son costume sombre suffisamment large pour dissimuler le cran d’arrêt qu’il cache dans sa poche intérieure. Ses chaussures aux dessus en autruche cachent une lame qui jaillit au claquement de ses talons. Ange ne sait plus si ses ennemis sont toujours là à l’attendre, s’il a rêvé ou s’il doit fuir encore. Dans le doute il va sortir au gré de la nuit, le visage masqué par son Borsalino à large bord. Demain, il partira, il n’aime pas cette ville.
Avant de quitter la chambre, il remplace deux doigts de sa main droite l’un par un DL 17*, l’autre par un DGC 45** au cas où surviendrait une attaque durable.
Le Montpellier de ces années-là a définitivement sombré dans la débauche. L’endettement hérité des siècles passés a entrainé la déroute de la municipalité et désormais la ville est sous la férule d’un Rotulien dont l’une des têtes vérifie les profits courants tandis que l’autre contrôle l’activité de ses hommes de main.
Ville de jeux mortels et de prostitution pas toujours virtuelle, Montpellier attire toute la racaille du quadrant sans distinction de race, de sexe, de fortune. Depuis longtemps seule la force prévaut, la police ne protège que les lieux publics, la justice ne reçoit plus de plaintes à caractère privé. A condition que la presse soit bien muselée la ville se présente comme une cité agréable, sure et vivante. Elle parvient dans l’ensemble assez bien à atteindre ses objectifs de communication et de réalité travestie.
Comme un de ces personnages hagards de BD d’anticipation, Ange erre sans but précis, se fiant à son instinct qui toujours lui a causé des ennuis. Et Ange est là pour ça, en découdre et si possible remplir la cagnotte défaillante qu’il doit recharger pour rejoindre sa destination finale. Les femmes virtuelles déambulent sur l’avenue et le transpercent de leur aura irréelle, habillées seulement des désirs qu’y projettent leurs clients éventuels. Comme ils sont anonymes, certains d’entre eux, plus forts que les autres s’imprègnent pendant quelques minutes à leurs véhicules célestes.
Ange prend à gauche, puis à droite et plus il s’éloigne de l’artère principale qui saigne la ville en deux, plus la lumière se fait rare, plus les boites deviennent glauques, les vivants étranges, sournois et inquiétants pour un simple mortel.
Mais Ange n’est pas un simple mortel
Avant sa déchéance, il était Triton de l’ordre, la caste d’aventuriers amie de la mort, non qu’elle la craigne, mais parce qu’elle la donne. Avec le temps cette familiarité a poussé Ange à incarner chaque soir son culte en lui dédiant quelques morbides assassinats. Ange est en chasse comme un loup garou à la pleine lune, si ce n’est que la lune pour lui brille pleine en permanence. Il ne tarde pas à repérer un Cynthos de Beauland dont l’unique œil fouille l’obscurité en quête de dangers. Spécialisés dans la contrebande de substances létales, les Cynthos sont parfois pourchassés, souvent isolés, toujours haïs. La disparition de l’un de ces poulpes inutiles ne devrait pas déclencher le moindre intérêt, encore moins une enquête pour retrouver le responsable de ce meurtre. A quoi bon ?
Ange qui sait se rendre invisible, s’approche du poulpe terrestre qui de près sent l’odeur écœurante d’un têtard dont l’eau n’a pas été changée. D’un geste rapide maintes fois répété il le tire brutalement sous un porche humide et suintant plante sa lame dans l’abdomen du Cynthos et aspire ses viscères à grands coups de mâchoires dans un bruit terrible de succion et craquements sinistres. Le Covid-19 retraité 22/29/45 continue à maltraiter l’humanité jusque dans ses fondements les plus anciens mêlant bonté et cruauté comme jamais.
Aucun virus à aucun moment de l’histoire humaine n’a su tirer parti des instincts les plus vils de l’homme avec un tel succès.
Ange lâche sa proie qui s’affaisse sur elle-même et commence doucement à se liquéfier sur le sol chargé d’ordures en décomposition. Il doit désormais fuir à nouveau avant que les patrouilles spécialisées anti-déviants de Sempers ne le recherchent activement. Il court à l’hôtel récupère ses affaires personnelles qui disparaissent dans l’éther à l’impulsion d’un contact de sa combinaison de peau. Son odeur le trahit en sortant, des passants se retournent et activent leur Telecom, il est temps de disparaître. Il s’arrête vise de sa main l’un des passants qui s’apprêtent à le trahir puis se ravise, trop de temps perdu. Ange rejoint son véhicule et file, file sans retour vers l’extérieur de la ville vers la vigne qui marque la fin de la juridiction de Montpellier.
Le voici dans le vignoble dont les grappes sont pressées sur pieds à l’année produisant un vin inépuisable, directement issu des cépages les plus demandés. Le vin s’écoule en rigole jusqu’à l’usine d’embouteillage qui livre par tapis automatisés tous les tripots de la ville, inondant les consommateurs d’un nectar d’ivresse directement consommable.
Puis il roule, roule encore, vite, passe Carcassonne, ou plutôt les ruines de la cité médiévale, toujours isolée depuis deux cents ans, derrière ses restes de murs, inviolée, exempte encore de mutations dit-on. Il vole à faible altitude au-dessus des sections d’autoroute détruites dans la région de Toulouse, se repose aux alentours d’Agen, recharge son véhicule en plasma hydro génique, prend une douche d’alcool dégénéré dans la station désertée, gérée par des automates éternels. Il repart, ignore le Gers et ses collines oléagineuses à perte de vue dont l’huile entretient le poil des Charkos et réjouit le ventre des Oléos.
Le voici à l’approche de Libourne, sortie vers le nord et Saint-Emilion. Il ralentit, passe Cheval-Blanc puis Angelus avant de s’arrêter près des pins antiques de Pavie. Il sort de l’autofly, s’avance vers la vigne que des hommes en chemise traitent avec amour, caressant les feuilles, sous-pesant les grappes. Son pas se fait lourd et trainant tandis que les racines de son état s’enfoncent progressivement dans la noble grave avant qu’il ne s’arrête définitivement et que ne poussent les branches de son avenir. Il n’a que le temps de deviner à ses côtés un alignement majestueux de cyprès hauts comme lui, balayés doucement par le vent, juste avant de sentir la sève l’envahir, charger son tronc en oligoéléments, parcourir ses branches, nourrir ses fines aiguilles vertes.
Ange le cyprès de Provence a trouvé sa destination finale comme avant lui des centaines de mutants désespérés venus goûter à la sérénité retrouvée de la nature.
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