LES LETTRES DE LÉON


Tout mélangé

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Grumph s’avance précautionneusement à l’ombre des palétuviers géants. Il fait halte contre le tronc d’un arbre, à la fois pour écouter bouger son environnement mais aussi pour relâcher la fatigue de la traque. Ses mains puissantes tiennent une massue à deux cognées de silex tranchant. Il lève sa tête recouverte d’un poil dru aux arcades sourcilières proéminentes, aux yeux bruns mobiles et inquisiteurs. Il ouvre sa bouche dont l’odeur repoussante des dents abimées pourrait trahir sa présence s’il n’était dans le sens contraire du vent. Puis il met ses narines dans la douce brise de cette aube terrestre et goute l’air qu’il fait rouler dans son palais plusieurs fois avant de l’expirer en silence.
Au loin, là-bas à l’horizon, en cet endroit interdit où s’arrête notre Terre plate, un volcan menaçant éructe sa matière bouillonnante comme une concierge portugaise débite les potins de la semaine.
La viande est là, juste à côté parmi les larges fougères printanières; un tricératops ou peut-être un mathéronodon qu’on ne trouve que dans la région lyonnaise.
Grumph ne fait pas le difficile même s’il avoue une préférence enfantine pour le mathéronodon, sa madeleine de Proust en quelque sorte. Mais le mois dernier, il a consommé du mammouth tant et tant que Suzie, son épouse avait épuisé toutes les recettes que sa mère lui avait léguées bien avant de disparaître à proximité d’un nid de T-rex.
Mais Grumph n’a pas le temps de s’épuiser à l’analyse de ces considérations futiles. Il n’a que six mille ans et déjà, selon les créationnistes près de trois mille cinq cents ans ont passé. C’est qu’il ne faut pas trainer pour tasser toute cette préhistoire et cette histoire dans un délai temporel si limité. Grumph devient Parthenos et s’habille de coton fin et transparent ainsi que la mode le requiert à Athènes. Il part pour la Macédoine afin d’assister au départ de ce jeune homme si ambitieux qu’on appelle Alexandre et dont la renommée le précède avant même son épopée.
Alexandre est lui-même, il est Achille aux pieds légers, César au regard d’aigle et nous le conserverons encore car Attila le Hun n’est plus si loin.
Parthenos regarde son cadran solaire qui indique qu’il doit à nouveau changer, vite, vite. A l’approche de la naissance d’Isaac Newton les évènements se télescopent, fallait-il le préciser? Une guerre ici, une guerre là, une révolution terminée avant même que de débuter. On oublie Magellan qui ne fit pas le tour du Monde, à quoi bon lorsqu’il est plat? On me dit que l’on pourrait fort bien faire un tour sur un monde plat? A ceux-ci, puisqu’il le faut je réponds que l’on ferait plutôt un cercle, mais pas un tour. Quand les mots ont un sens, les idées nous évitent bien des contresens.
Le voici au milieu du dix-neuvième siècle les mains attachées à une machine de fonte qui lui rappelle un de ces diplodocus si gouteux mais qui ont ce défaut de devoir inviter une colonie pour en venir à bout.
Elle fume, bruisse de crissements et hurle des coups sourds qui à chaque instant perforent un peu plus les tympans de son servant. Parthenos, devenu William de Nottingham constate chaque jour que bien que moins terrifiante que les monstres de sa jeunesse cette construction humaine tue directement des centaines d’ouvrier par an, happés et broyés par le métal impitoyable.
Notons qu’indirectement elle en tue également des milliers d’autres puisque l’objet du mécanisme n’est rien d’autre que la fabrication d’obus dévastateurs.
William accélère, il ne veut pas être en retard; il croise sans le regarder un lapin blanc pressé, muni d’une grosse montre à gousset qui disparaît dans un terrier caché en marmonnant une phrase incompréhensible.
Encore, et encore il accélère, il lui reste tant et tant à vivre dans cette durée désormais infinitésimale. Mais comment Diable se dit-il rendre compte des découvertes du vingtième siècle qui à elles seules représentent autant d’informations sinon plus que toutes celles produites par l’homme, les animaux et les plantes jusqu’alors? Alors qu’il se pose ces questions et qu’il continue à accélérer c’est l’accident inévitable.
William qui n’a pas eu le temps de se changer vient de dépasser deux mille vingt sans même le noter et ça n’est qu’à l’orée du vingt deuxième siècle qu’il freine, freine, mais trop tard, hélas.
Ce créationnisme, outre qu’il est totalement absurde n’est décidément pas de tout repos.

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