LES LETTRES DE LÉON


Plomberie

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J’ai beaucoup d’admiration pour ces chroniqueurs de radio ou la presse écrite qui chaque jour rédigent une ou plusieurs chroniques. Ils étaient, pour moi, des hommes et des femmes peu ordinaires. Il m’a fallu du temps et l’aide d’un ami haut placé pour comprendre, mais maintenant que je sais, je les imite sans gloire certes, mais avec davantage de temps libre qu’auparavant.

Aussi, un peu à l’instar de ces magiciens cachés derrière un masque qui vous brisent vos rêves à la télévision en révélant des tours classiques mais divertissants, je vais de ce pas vous avouer leur scandaleux secret. 

Il se fait, voyez-vous qu’à une heure donnée, j’ouvre le robinet à chronique, qui pour les lecteurs qui ne le sauraient pas, se trouve sur l’évier ou le lavabo suivant la pièce de la maison dans laquelle on se trouve, entre le robinet d’eau chaude et celui d’eau froide. 

Je ne vous le cache pas, j’ai vu, dans certaines de nos belles régions, des installations ou cet emplacement était réservé au robinet à vin rouge. Il convient donc de se renseigner au moment de la location ou de l’achat de votre lieu de résidence. J’irais jusqu’à dire qu’une vérification s’impose tant il est vrai qu’on n’est jamais entièrement à l’abri d’une supercherie. Je vous pose la question. 

Que faire du vin qui coulerait du robinet quand vous exercez l’auguste profession de chroniqueur ? Faut-il obtempérer, devenir alcoolique, pire se résigner ? Vérifiez, vous ne m’en remercierez jamais assez.

Ainsi, disais-je j’ouvre mon robinet à chronique après avoir pris soin de sélectionner sur le curseur la catégorie de la chronique, tour à tour humoristique, historique, romantique, ironique ou cynique une vingtaine de catégories s’offrent à mon choix, tout au moins dans le robinet de gamme moyenne que j’ai choisi.

Je vous demande  de m’excuser mais je ne suis tout de même pas Victor Hugo. Nous n’avons surtout pas les mêmes moyens financiers ni littéraires, j’en conviens. C’est un équipement, vous l’aurez compris qui, comme bien d’autres  se configure en fonction de vos souhaits mais également des moyens financiers qui y sont associés. On ne refait pas un monde de cupidité qui a fait ses preuves.

J’ai dans mon cas et après avoir sollicité bon nombre d’amis et de membres de ma famille, opté pour un Chronicaton MK3. Traditionnel, fiable, adaptable et évolutif.

Ayant choisi le thème général de la chronique je dois bien évidemment en sélectionner le ton. Sera-ce optimiste, triste, gai, léger, dramatique. Notez que je peux fort bien panacher si le goût m’en prend. Étant d’un naturel ironique faute de réelles qualités, facétieux et pour tout dire sarcastique, je ne m’en prive pas. D’autant que je suis seul maitre à bord.

Mais j’y pense vous attendez ma chronique et je n’ai pas encore fini de vous expliquer mon mode de fabrication. Je vous prie de bien vouloir m’excuser. J’en entends d’ailleurs qui chuchotent et disent ; à tous les coups il n’a rien à dire et nous farcit les oreilles avec du blabla de ministre !

Oui, euh, bien sur…j’entends la critique même si je n’y souscris point.

Donc, j’ouvre le robinet à chronique. A vrai dire le terme est impropre car il s’agit d’un levier qui bascule du haut et vers le bas et du….bas….. vers le haut …pour faire couler la chronique…plus ou moins vite.

Oui, j’entends encore, ça va, j’y arrive. Nous ne sommes pas chez Amazon tout de même. Je ne suis pas obligé de travailler, manger et uriner en même temps, sans masque et au milieu d’une cohorte de mes semblables postillonnant qui de droite, qui de gauche, le tout en poussant le chariot comprenant les articles en préparation ?

Comment dites-vous ? Cela fait probablement plus de mains utilisées que celles dont je dispose ? C’est possible en effet, je n’ai pas compté et l’objectif était de rendre palpable une atmosphère, pas de faire un cours d’anatomie.

Je ? Je m’enlise, je vous promène ? Quelle vulgarité. Je ne dispose pas de ce réglage sur ma Chronicaton, donc je ne réponds pas, j’ignore. Si vous m’interrompez sans cesse, comment voulez-vous que nous progressions vers l’intrigue ? 

Cette fois-ci, j’ouvre le robinet et là ! Stupéfaction ! Pas un mot, même pas un tiret, une virgule. Rien ne goutte, si ce n’est un point d’exclamation !

Vous vous y attendiez, oui, bien sûr.

Mais là, je prends conscience que quelque chose obstrue le robinet, c’est un peu rond dirait-on. 

Cela dépasse un peu, ne serait-ce pas un morceau de tissu ? Mais si ! Puis cela gonfle pour ressembler à une petite bille bleue que je touche du doigt avec précaution et appréhension. 

C’est mou. J’insiste et la petite boule grossit, pousse, s’élargit de façon surprenante, sort du tuyau d’inox brillant et apparaissent alors deux jambes fines de quelques centimètres de longueur qui se déplient dans le vide avec à leur bout les deux plus magnifiques petits pieds de la création. 

Le corps gracile se trémousse et apparaissent un torse tendre, deux petits seins vivaces et la plus jolie frimousse qu’on puisse imaginer. Les yeux sont verts dirait-on. Mais oui, si petits que je peine à les voir dans cette pénombre, mais oui ils sont verts. 

La jeune femme brune de la taille d’une sauterelle africaine se laisse tomber au fond de l’évier et se relève prestement en époussetant son costume. Son visage me dit quelque chose bien que j’aie beaucoup de mal à en distinguer parfaitement les traits. Je l’attrape doucement entre deux doigts et la secoue un peu pour terminer de la revigorer. Je la pose au bord de l’évier avec attention et la laisse vaquer à ses occupations.

C’est que l’on m’attend, j’ai une chronique à écrire, il est temps de s’y consacrer avec ou sans le robinet adéquat…

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