LES LETTRES DE LÉON


Fuite

by

in


Les ombres allongées dans la rue structurent à espace régulier le paysage presque nocturne du village à l’heure où, autrefois harassé par une nouvelle journée sans travail chacun se serait avachi pesamment devant Netflix, paquet de chips ouvert sur la table basse. 

Mais le paquet est vide, depuis fort longtemps et Netflix plus qu’une illusion fanée.

Malgré l’interdiction de circuler, l’éclairage public est toujours maintenu la nuit, pour faciliter les contrôles sans doute. Mais il s’agit désormais de feux de broussailles répartis dans le village et entretenus régulièrement par des soldats indisciplinés recrutés à la hâte parmi ceux qui vivent encore.

C’est le moment, le jour ou plutôt la nuit, que j’ai choisi pour fuir l’enfermement strict niveau sept qui dure depuis maintenant un an et demi. Les militaires ont placé leurs engins blindés aux sorties principales de la cité et je vais devoir développer des trésors de dissimulation pour échapper à l’enfer du camp retranché 32/MT24Z. 

Depuis l’explosion virale, le décès massif des intervenants médicaux et la tentative de prise de pouvoir par les néo-archaïques, le Président, en vertu de l’article 16 de la constitution détient les pleins pouvoirs. L’armée sur le qui-vive depuis des semaines s’est mise au service de la démocratie, enfin d’une version post moderne de la démocratie.

Les soins aux victimes ont été finalement arrêtés, faute d’approvisionnement suffisant en médicaments, tandis que la disparition progressive des moyens de protection a entrainé l’hécatombe parmi les médecins. Seuls quelques-uns d’entre eux ont survécu du fait, croit-on, d’une immunité naturelle aux formes mortelles de la maladie sans que personne n’ait pu identifier pour quelle raison exacte ils ont pu échapper au pire. C’est bien ainsi, mais terrible pour eux dont l’activité interminable les tue de fatigue.

Je m’appelle Raoul Antonelli et je suis l’un de ceux-ci, égaré et rescapé d’un hôpital universitaire abandonné de tous, submergé par le nombre de cas. Les ambulances lorsqu’elles cessèrent d’acheminer les malades furent abandonnées, qui devant l’entrée des urgences, qui au beau milieu de la chaussée ou d’une autoroute, victimes elles aussi de la pénurie d’énergie. Il devint progressivement impossible d’évacuer les victimes décédées quand survint l’arrêt brutal de l’approvisionnement en électricité. Quelques jours plus tard, lorsque les dernières gouttes de carburant mirent à l’arrêt les groupes électrogènes, il fallut bien constater la faillite humaine devant l’épidémie. L’approvisionnement en alimentation, médicaments, objets du quotidien s’interrompit progressivement avant que l’hôpital ne se trouve à l’état d’ile virtuelle sans eau ni barrière physique apparente.

Devant le développement massif d’ectoparasites liés à l’accumulation des cadavres dans des chambres inadaptées et non climatisées les derniers êtres humains encore susceptibles de se déplacer quittèrent le grand bateau médical, fierté des hommes techno habiles du passé. Sans réel lien entre eux, ni volonté de coopération, chacun des derniers survivants tenta sa chance de son côté. Je décidai quant à moi de rejoindre le village de mon enfance situé à moins de cent kilomètres de l’hôpital au milieu des collines gersoises autrefois si prisées. 

Cette quête, je dus la faire à pied ou par tout moyen que le hasard parfois bienveillant mettait à ma disposition. Je m’efforçais également de voyager de nuit, en silence et en cachant ma température que les drones équipés de senseurs infrarouges pourraient détecter facilement sans cela.

Sans aliment autre que les quelques boites de conserves chapardées à des propriétaires absents ou décédés sur place qui ne viendraient certainement jamais s’en plaindre, je progressais doucement, de quelques kilomètres par jour. Je suivais la voie de chemin de fer qui sillonna d’abord entre les maisons vétustes et délaissées avant de s’arrêter là, au moment de pénétrer le relief agricole de mes souvenirs d’enfant. 

Puis ce fut l’entrée de mon village et sa ligne de barbelés aux pointes acérées en forme de francisque, de camions militaires délabrés qui rouillaient sur place et d’hommes en arme mal rasés qui, s’ils possédaient la force ignoraient l’histoire. 

De fait, je retrouvais assez vite l’entrée du souterrain sous le puits de la statue de Marie protectrice du village. L’ironie voulait que le tunnel avait été construit en 1370 par les habitants qui, morts de faim, l’avaient creusé pour échapper au confinement. 

Je marchais vouté, en tâtonnant, dans l’obscurité jusqu’à ce que mes doigts rencontrent la surface de bois vieilli, rugueux correspondant à la sortie sous l’église. Il me fallut plusieurs heures, cette nuit-là pour dégager la masse de terre et de gravats qui obstruait la porte dans le silence le plus total tandis que je craignais la présence possible de gardes de sécurité abrités dans l’église.

Lorsque j’en sortis, je n’étais plus ce médecin réputé, reconnu, respecté. J’étais un homme, effrayé, affamé et qui se demandait quel pouvait être le sens de tout ceci.

Je récupérais la clé de ma maison remisée depuis toujours dans un placard de la sacristie auquel le curé, aujourd’hui disparu voulait bien me donner accès. 

Ca n’est que rentré chez moi, dans la maison familiale poussiéreuse et crasseuse après qu’elle ait été forcée par des visiteurs indélicats que je pus enfin et sans crainte me reposer, survivre.

C’était il y a près d’un an et demi, période durant laquelle j’avais visité toutes les maisons de mes voisins défunts en quête de nourriture et de la moindre parcelle d’objet pouvant présenter, un jour une utilité quelconque. Sous l’effet de la dénutrition et des carences alimentaires, j’avais perdu mes dents en presque totalité, j’avais cessé de me laver pour préserver le peu d’eau que je récupérais du ciel. Je menais la vie d’un prisonnier qui aurait été condamné à une peine à vie à Cayenne sans liberté, ni moyens de survie. 

Je sors par la porte dérobée qui donne accès à la ruelle, à l’arrière de ma maison et je discerne à proximité les bruits d’une interpellation. Les militaires arrêtent un homme en guenilles qui tentait de leur échapper lors d’un simple contrôle.

C’est à l’occasion d’une de mes sorties quotidiennes en recherche de nourriture que j’entendis les soldats discuter du plan qu’ils devaient appliquer prochainement, celui de bruler le village entièrement.

Je quitte le confinement cette nuit pour rejoindre Basse Crique tout en sachant que ce village proche pourrait bien être dans le même état de mort que le mien. Mais la maladie, qui nous a ramené à un niveau pré-civilisationnel si tant est que ce mot existe, ne peut pas m’abattre car je n’abandonnerai pas, seul homme en vie peut-être, je n’abandonnerai pas.

Alors je sors, pieds nus, habillé de loques insalubres, accompagné de mon oiseau, préservé depuis tout ce temps, coloré et magnifique.  Et je m’en vais vers l’est chercher ce qui n’y est pas pour fuir ce qui n’y est plus.

Laisser un commentaire


Designed with WordPress

En savoir plus sur LES LETTRES DE LÉON

Abonnez-vous pour poursuivre la lecture et avoir accès à l’ensemble des archives.

Poursuivre la lecture