Des profondeurs de son être grondaient les vagues sismiques et dévastatrices de son échec. Elles l’assaillaient par vagues successives, roulaient, toujours plus puissantes, jusqu’à ce qu’une déferlante ne l’atteigne par surprise. Il roulait vite, toujours plus près des limites de la sportive qu’il menait grand train sur les routes inégales et escarpées de la sierra. Le V8 de l’Aston Martin criait à en fondre l’aluminium des cylindres chauffés à vif par les accélérations répétées.
Habituellement, c’est-à-dire depuis plus de trente ans au moins, Ferdinand ne perdait pas.
Il s’était, avec le temps aguerri et les situations dangereuses ne l’atteignaient plus. Véritable guérillero des actions professionnelles périlleuses, il s’était fait une spécialité des missions les plus sales bien que nécessaires.
Comme un torero prétentieux dans la tourmente il se cambrait lorsque l’inévitable se produisait et toujours, il esquivait l’affront, la défaite, la faillite.
Comme un torero mortifère, il ne voyait pas les cornes acérées de la bête, il ne sentait pas l’odeur de sa sueur acide qui vous brûle lorsque le sang vous atteint, il ne voyait qu’un animal à terrasser et s’y employait avec une précision que beaucoup lui enviaient.
Ce jour-là cependant, il avait échoué, il avait failli dans le domaine qu’il croyait pourtant le plus simple à gérer, celui de sa vie privée. Il ne croyait pas au hasard et pensait que le temps s’étirait dans l’espace et qu’en homme intelligent et conscient de son environnement il savait influencer ses variations imbriquées, même de façon infime. Prétentieux nous l’avons dit, il l’était, certes mais bien malin celui ou celle qui aurait su lui démontrer que tout était écrit ailleurs, dans un livre insoupçonné.
Aussi, lorsqu’il y avait quelques années sa vie personnelle s’était consumée dans les cendres incandescentes de la rupture il avait décidé de rompre avec la tension urbaine, les idées prémâchées, le prêt à consommer culturel.
Ses pas hésitants mais confiants dans la campagne environnante de Madrid, sa recherche d’un lieu qui pourrait accueillir son renouveau l’avaient amené à Pinilla del Valle un village de la Sierra de Madrid dans lequel après mure réflexion il avait acheté une petite hacienda en retrait, piquée de fleurs en été et de céréales d’un jaune craquant sous la dent.
C’est ici, sur la place du village par un de ces soirs d’été que même l’altitude de la montagne ne parvient plus à rafraichir qu’il avait rencontré Amaia.
Au loin les sommets encore enneigés luisaient sous la lune pleine qui se reflétait sur le lac comme un vaisseau illuminé par les fêtes menées à son bord. Le village médiéval, comme chaque année était en fête pour quelques jours. L’occasion de sacrifier quelques cochonnets sur le feu du milieu de la place, de les faire couler avec de longues rasades de vino tinto de la rioja sans doute.
Elle s’était assise en face de lui comme au hasard et il se demanda après plusieurs minutes d’une attente interrogative comment une telle femme pouvait venir seule, ce soir-là, mais peut-être pensait-elle la même chose de lui ? (la prétention toujours).
Dans le ciel, des étoiles filantes déchiraient l’encre que la nuit avait étalée, de leur gerbe de feu éphémère. Dans les yeux d’Amaia aussi passaient de turbulentes météorites comme de brefs témoins de ses observations. Lorsqu’enfin elle parvint à capter le regard mobile de Ferdinand il eut le sentiment que jamais plus il ne sortirait de ses gemmes de charbon d’un noir si ardent que sa volonté brulait aussi vite que le propergol d’une fusée interplanétaire et en quantité au moins équivalente.
Lorsqu’il eut entièrement fondu et qu’il se trouva intimement imbriqué à l’âme d’Amaia, ils découvrirent tous deux que leur amour, car il faut bien y donner un nom devrait faire face à des murailles insurmontables que Ferdinand dans son infinie certitude lui disait pouvoir toutes les surpasser.
L’été passa comme passe le vent d’été, doux, temporaire et futile. Puis Amaia dut repartir vers le Chili où l’attendaient ses enfants, ses affaires et là où elle résidait depuis plus de vingt ans. Les deux amants indissociables se firent la promesse de se revoir bientôt outre atlantique et bien vite, Ferdinand la rejoignit à plusieurs reprises à proximité de Santiago là où les éléments tous réunis s’accordaient pour leur offrir le havre qu’ils espéraient.
Alors que le temps passait et que rien ne semblait pouvoir les dissocier, ce furent les évènements politiques et la fermeture du pays qui eurent raison de la santé mentale de Ferdinand lors de leur dernière rencontre. Il savait déjà en partant que ce voyage serait sans doute le dernier avant longtemps. Elle ne pouvait pas quitter le pays du fait de ses obligations familiales alors que l’étau des factions qui désormais contrôlaient les centres de décision se resserrait chaque jour davantage sur leur avenir et celui du pays.
Lors du dernier voyage de Ferdinand, ils roulaient le long de la forêt andine en ce mois d’octobre sur la route qui serpentait entre les arbres rougis par l’automne lorsque la désincarnation se produisit. Ferdinand conduisait tandis qu’Amaia s’extasiait devant la beauté de la nature automnale lorsque progressivement il eut le sentiment de s’extraire de son corps, de devenir le spectateur extérieur de cet être qui conduisait ce véhicule avec celle qu’il aimait tant à ses côtés. Il sentit que la vie lui échappait, quittait son enveloppe charnelle, que l’accompagnaient ses sentiments, ses espoirs, son envie de combler Amaia, la flamme de sa vie. Suis-je mort se demanda-t-il ? Est-ce ainsi que l’on s’en va ? Alors il s’éteignit comme une chandelle passe de la lumière à l’obscurité ne laissant qu’un bâton de corps inerte, froid dont la chaleur riche et vacillante l’a quitté.
Amaia sentit immédiatement que Ferdinand n’était plus là, que son corps vivait mais que son esprit s’était évanoui. Ferdinand la voyait regarder sa dépouille, la questionner, la raisonner, l’invectiver, la cajoler et la frapper enfin.
Et toujours et encore il restait inerte le regard perdu dans l’éternité des lacs bleutés qui parsemaient l’horizon pour lui démontrer la beauté du moment.
Mais il ne pouvait plus, il ne savait plus, toute substance l’ayant abandonné.
Il conduisait seul la voiture qui le ramenait de Madrid à son hacienda, la nuit noire l’enfermait dans ses bras inquiétants, les yeux rivés sur les bas-côtés de la route il écoutait la musique forte qui emplissait l’habitacle et le vide de son cerveau, les ravins succédaient aux virages en épingle, alors il ferma les yeux et trouva le repos.
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