Alors que je m’étais facilement installé dans la paresse depuis le début de la crise, il y a déjà quelques jours, je décidais de me préparer âprement à ce qui va suivre.
Aujourd’hui, impatient et velléitaire, excessif et rabelaisien, revêtu des oripeaux de la mort et armé de sa faux, j’ai décidé hardiment de tuer le temps.
Vaste programme me direz-vous mais comme l’incertitude et sa cohorte de questions morbides risquent de s’installer et durer, il faut bien que quelqu’un s’y invite.
C’est donc ambitieux, fier et déterminé que je décidais de passer à l’action aujourd’hui pour mettre un terme à cette attente. Certain que j’étais, allié de la mort, de défaire ce tyran insensible à nos malheurs.
Après des heures d’un combat cauchemardesque cependant, là où l’esquive le disputait à la feinte, j’ai dû me rendre à la raison et poser mon courroux.
Couvert de sueur, le fil de ma faux irrémédiablement émoussé, les mains tremblant de fatigue, la crasse incrustée sous mes ongles, les bras tremblants de tant de saillies, je dus constater l’âme en peine que le temps demeurait, imperturbable et m’observait presque moqueur. Je regardais la mort qui détournait son visage grotesque, comme pour éviter de me fournir une réponse dont elle ne disposait pas.
J’avais pourtant frappé, frappé et frappé encore. Le temps disait Einstein est relatif. Mais à quoi donc, me demandais-je tandis que je pansais les blessures de mes mains et soulageais mon esprit dévasté. J’avais donc échoué et je rentrais chez moi dans l’ombre, défait et penaud. Où donc étaient les vivats, et autres bravos que j’espérais de la foule en liesse et reconnaissante. En suivant l’ombre des murs, je rentrais en mon logis, ma fierté blessée à mon côté, le sang de ses blessures souillant mon côté.
C’est ainsi que je débutais cette huitième journée de crise avec mon fils Charles Hubert (mais pourquoi diable ai-je choisi ce prénom ?) et Léon, le quadrupède hirsute qui nous accompagne dans nos aventures.
Charles Hubert me regarde franchir le seuil de la porte, car il est resté, à m’attendre les mains posées sur la lourde table de chêne. Je sentis son regard contrarié peser sur mes épaules affaissées.
- Père avez-vous guerroyé ? me demanda-t-il.
- Oui da, lui dis-je.
- Père, avez-vous vaincu ?
- Certes, mon fils certes. Enfin pas encore tout à fait. Le gueux est rétif, Monsieur mon fils, lui répondis-je, la mine contrite.
- Père avez-vous meurtri l’ennemi ?
- Oc lui dis-je, il en souffrira dans son corps.
- Père vais-je devoir ainsi parler jusqu’à la fin des temps ou pouvons-nous enfin cesser ces enfantillages ? me demanda-t-il avec cette audace qui le caractérise depuis sa plus tendre enfance.
- Si fait, si fait, lui dis-je alors que je me dirigeais vers la salle de douche pour me laver tant de ma saleté que de la honte qui collait à mon corps.
- Et évite de laisser tes vêtements crottés dans la chambre me jeta-t-il tandis que je franchissais le seuil du cabinet de toilette.
Puis il ajouta sur un ton détestable,
- Tu vas voir la tête de tante Agnès quand elle se rendra compte que tu t’es fait une toge noire dans la nappe blanche qu’elle t’avait offerte. Mais comment tu fais ?
Alors que l’eau chaude ruisselait sur mon corps, je repensais aux évènements qui venaient de se passer. Il me sembla, sans que je puisse en être totalement certain que l’enfermement que nous connaissions depuis une semaine déjà pouvait avoir de fâcheuses conséquences sur notre équilibre.
Je descendis l’escalier, vêtu d’un jogging et de chaussons, trainant les pieds ostensiblement, bien décidé à en découdre.
J’entrais dans la cuisine lorsque Charles Hubert, qui avait dressé la table du petit déjeuner me dit.
- Papa, tu seras gentil de me rendre le fouet à pâtisserie que tu as emprunté.
- Le fouet ? lui demandais-je.
Léon ouvrit un œil, me regarda, puis sans bouger regarda Charles Hubert à son tour.
- Oui, le fouet métallique avec lequel tu es sorti ce matin dès potron-minet.
Je n’avais pas la moindre idée de ce dont il parlait. Puis il ajouta.
- Ah, et papa au fait. Le voisin, Pierre, est venu se plaindre pendant ta douche que tu étais entré chez lui ce matin par effraction et que tu avais réduit en miettes son horloge franc comtoise.
Ce serait bien que tu ailles t’excuser. Faut-il que je te rappelle que lors de ta croisade précédente, c’est son poulailler infesté de maraudeurs que tu avais détruit en criant sus aux sarrasins ?
J’étais abasourdi, par tant de faconde et d’insolence. L’œuvre de sa mère sans doute. Avais-je le temps encore de remédier à sa mauvaise éducation. Le temps ?
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