2026. Alors que j’y reviens, je pense aux clins d’œil illisibles du passé. Illisibles car je sus les interpréter mais ne les transformai pas alors…
2012. Vêtu d’un costume de banquier anthracite encore impeccable en ce début de soirée, chemise blanche ajustée, cravate exclusive, je m’avance pour la première fois dans la rue Grégoire de Tours, Paris 6ème dans laquelle je reviendrai souvent par la suite, vous allez comprendre pourquoi.
Je dépasse « La Tronca » au début de la rue où je vois Bacri assis dehors sur l’un des coussins que le propriétaire a disposés au sol à cet effet et qui tire sur sa cigarette comme si l’approvisionnement en air de ses poumons en dépendait.
Un Bacri vivant, un peu inquiet, un peu à l’affût aussi, en recherche du moment propice à sa fuite.
Un Bacri habillé comme un germanopratin allant diner. Saint-Germain-des-Prés ; quel autre quartier de Paris ou d’ailleurs avait son adjectif ? Disait-on Odéonien, Maraisien, seizièmeïste ?
Il était parti, lui aussi, doucement, sans nous préparer au vide qu’il allait creuser désormais, après avoir été une des présences les plus expansives dans nos vies, dans la mienne surtout.
Il ne nous a pas assez laissé le temps de lui dire combien il était important et tant chacun de nous espérait ses films, ses pièces.
Le soir de cette rencontre furtive, j’allais diner avec un ami, Ludo, un homme du soir, ou plutôt de la nuit, à « l’Oenosteria » quelques pas plus loin. C’était la rue des restaurants italiens et s’y pressaient alors de nombreux habitués, connus souvent, mais respectés toujours.
Après l’entrée fortement éclairée, la salle se mue en un endroit plus intime et en son fond justement, assis à une étroite table pour deux faite pour une seule personne, Edouard Baer sirote une inqualifiable boisson en compagnie d’un ami, agent, metteur en scène… A vous d’imaginer.
Je m’avance vers le comptoir, donne mon nom d’emprunt, celui qui me fait gagner quinze minutes à chaque réservation d’une table. Le serveur me place au milieu de la salle au long d’une grande tablée où se pressent huit à dix convives discrets. J’attends Ludo et ne vois pas immédiatement que la chevelure poivre et sel hirsute de l’homme de dos à quelques centimètres de moi appartient à Rasco, le dessinateur qui a comblé mon adolescence et que je place encore fort haut dans ma hiérarchie bédéistique.
En face de lui mais décalées se tiennent assises en une seule apparition la grâce, l’expression du mystère, l’énigme de l’introspection, le son assourdissant mais inaudible du tonnerre, le tout vêtu de fragilité. Elle est l’Orient, celui du Liban, de la Sicile, de l’Andalousie peut-être. Elle n’est vêtue que du noir qui fait écho à sa chevelure noire elle aussi, longue, ramenée vers l’avant, d’un côté seulement. Au-dessus de son front, c’est fait exprès j’en jurerais, un bandeau de soie blanche froissée fait éblouir ses yeux profonds, cerclés de khôl, ou bien est-ce la couleur de sa peau. En un autre temps, de tels yeux l’auraient envoyée au bucher sans procès et c’est pourquoi je les aime, d’un coup, sans penser.
Bistre sa peau, noirs ses habits, ses cheveux, ses yeux. Noirs les feux qu’ils lancent quand elle les lève vers moi et m’observe tandis que je les emplis d’intentions qui m’arrangent bien.
Entretemps, Ludo est arrivé. Il a, comme a l’accoutumée empli l’espace, commandé pour deux et fait la conversation dans les deux sens, le sien et mes réponses. Il a fraternisé avec de nombreux convives me laissant le temps et le bonheur de l’observer elle, qui ne manque pas de « m’apercevoir » à sa convenance. Voilà qui me convient et me donne le temps de m’enivrer de l’unique créature que le hasard a mis sur mon chemin. Elle me regarde encore, de façon très appuyée me dis-je. Mais aussitôt je me sermonne. Ne va pas te raconter d’impossibles histoires…
Je la regarde, j’imprime tout ce qu’elle donne au fond de ce dont je dispose. Elle me rend mon regard sans doute intrusif. Cela dure, puis cela s’arrête. Et je suis là, seul ou presque, Ludo attaquant le récit de ses prouesses en avion et qui n’ont rien à voir avec le pilotage, tout au moins pas de l’avion. Rasco et sa troupe sont partis.
Et je m’insulte désormais, j’aurais dû me lever, lui déposer un mot.
J’aurais dû, donc c’est que je n’ai rien fait.
Je suis revenu, deux, trois fois, quatre fois, seul ou accompagné, davantage je crois. Pour rien.
2026. Ce soir, je me rends à « l’Oenosteria ».
J’ai changé. J’ai vieilli. J’ai acquis du courage avec le temps. J’ai cherché longtemps et avec méthode puis je l’ai trouvée. Je connais son nom, désormais. Je sais ce qu’elle fait, où elle vit, quels étaient ses liens avec ce grand dessinateur et pourquoi elle n’en a plus.
Il y a un mois, après l’avoir localisée sur un réseau social, je lui ai envoyé ce texte, celui-là même que vous lisez, agrémenté de considérations plus privées.
Je lui ai indiqué que je serai à l’Oenosteria ce soir 28 avril à 20h00, assis à une table pour deux au milieu de la salle là où la luminosité se fait plus douce. Je lui ai dit que j’y serai aussi le 29 ainsi que le 30.
Je sais, grâce à la regrettable indiscrétion des réseaux sociaux, qu’elle a lu mon message. Je sais aussi bien entendu qu’elle n’y a pas répondu.
Je pousse la barre de fer sur la porte de verre du restaurant. Je donne mon nom au maitre d’hôtel qui me dit :
- C’est pour deux c’est cela ?
- C’est selon… lui réponds-je.
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