Un jour d’éclosion printanière, alors occupé à rien il avait autorisé sa pensée à divaguer. Elle butina un peu tel un gras bourdon naissant d’avril puis se posa maladroitement sur l’émotion, le sentiment. Non qu’elle voulut comprendre une émotion ou bien un sentiment en particulier mais le simple fait de ressentir les choses et les êtres.
Cela commença par des pieds nus, caressés par l’herbe courte et frémissante avant qu’ils ne s’enfoncent un peu dans la tendre moiteur d’une terre adoucie par les eaux. Il aurait pu s’agir d’un pas, simple moteur d’une avancée d’un point vers un autre. En lieu et place, ce fut la rencontre avec la terre et ses émanations vertes et odorantes. Par un chemin de lui inconnu des vagues renouvelées de plaisir envahissaient les méandres réceptifs de son cerveau.
Toute la différence entre une mécanique organisée, réglée, performante et la moisson d’informations périphériques bienfaitrices qui faisaient de l’homme un être béni de récompenses. L’espèce bientôt les nomma sentiments, premiers jalons vers ce que d’autres plus tard appelèrent le bonheur.
En tournant lentement la glace au fond de son verre, il savoure les rayons ardents d’un soleil printanier qui détendent les traits de son visage. Alors que la chaleur amicale pénètre son épiderme tendu encore du froid de l’hiver, il respire profondément pour en savourer l’instant.
Assise, une main soutenant sa tête penchée comme une antique statue divine. Caressée par le vent, elle a ces yeux fendus du bleu des mers qui célèbrent la rencontre de l’Europe et de l’Asie au-dessus de ses pommettes arrondies. Sans la toucher, ni même sentir son parfum si présent il laisse la joie le conquérir. Le fait si banal de la regarder, de l’observer, la détailler, la parcourir enfin l’emmène au-delà du quotidien. Elle emplit sa vision, accélère son rythme cardiaque, élargit ses lèvres en un sourire de satisfaction enfantine.
Lorsqu’il ferme ses yeux elle est là, imprimée sur l’envers de ses paupières et qui lui sourit avec tendresse.
Par quelle magie cette femme a-t-elle pris le contrôle de ses sens depuis si longtemps errant ailleurs, vaquant de désert en désert ?
Sur la table de fer bleu percé de fleurs stylisées, au bord de la terrasse, là où murmure la fontaine, Il a posé sa main près de sa main et sans la toucher ressent la chaleur de ses extrémités rencontrer la sienne.
Elle lui rappelle dans un frisson intérieur, en d’autres heures récentes, la fusion douce de leurs corps dont sa peau se languit déjà. Elle lève ses doigts, les tend vers sa main avant de les caresser discrètement en tournant son regard vers lui. Il voit au fond de ses pupilles dilatées les éclairs de ses intentions, la bienveillance dans son iris, le désir en somme.
Il saisit à son tour ses doigts fins et caressants, les presse tendrement, imprime ses intentions à venir. Il sourit, elle sourit. Aucun mot ne s’échange et pourquoi faire lorsque les corps déjà se parlent à l’unisson ?
Il se lève et l’entraine, pose une main sur ses reins, en haut de ses interminables jambes là où déjà lui manque l’oxygène lorsqu’il est avec elle. Ils marchent et s’éloignent vers la jetée, atteignent son extrémité, s’appuient au parapet de bois. Lorsqu’elle tourne la tête vers lui, le murmure du vent pousse ses cheveux en arrière avant qu’il ne pose ses lèvres sous son oreille là où la tendresse rencontre l’attente. Sous la force de l’émotion, le souffle leur manque, le sel dans l’air les enivre à moins que cela soit le bonheur.
Quelques voiliers de bois passent au large et les regardent en souriant, leurs voiles claquant au rythme des embruns.
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