Vient la nuit qui s’impose à l’éveil. La fatigue pose ses doigts pesants sur mes paupières tendres et je m’abandonne doucement et sans intention aux délices de l’inexistence chronométrée qui se nomme sommeil.
L’environnement s’évanouit, mon corps flotte, je ne suis plus ni ici, ni là dirait-on.
Un phénomène d’une banalité si familière qu’à cette évocation il n’arrache au mieux qu’un bâillement de circonstance à mon attention évanescente.
Mais vous qui me lisez avant de vous endormir, n’avez-vous jamais pensé en ce moment, ou bien le lendemain ; « Mais que devient mon esprit pendant que mon corps repose et dort ? ». Vous me direz que, sans ambages, si mon corps dort, mon esprit aussi et vous auriez sans doute raison… si je me contentais de cet à peu près non démontré. Lorsque vous fermez à double tour la porte de votre maison, pouvez-vous jurer que l’extérieur subsiste encore ?
Comment savoir avec certitude. Et d’ailleurs pourquoi devrait-il dormir cet esprit qui ne s’use jamais, ne faiblit pas et de fait ne se trouve jamais au repos.
Oui pourquoi devrait-il s’éteindre pour renaitre aux aurores ?
Certains pensent qu’il occupe son temps nocturne à abonder nos rêves d’extravagances divertissantes inondant notre cerveau d’illusions oniriques sans repère alors même qu’éveillé il adopterait une tout autre configuration.
Je n’y crois pas. Et j’en veux pour preuve que la phrase précédente est si longue qu’en soit elle est déjà la preuve du peu de probabilité de la proposition.
Non, pensé-je. L’esprit, j’aime à le croire, demeure alerte même si, de toute évidence, il emploie ses talents à d’autres fins mais tout aussi importantes.
Je l’imagine analysant les dommages causés par la journée tonitruante qui s’achève. Je le vois prenant sur sa patience pour réparer les conséquences inavouées des conseils qu’il m’a donnés mais que je n’ai pas suivis.
Il s’installe, en silence dans l’antre de mes émotions, autrefois souple et accueillante, devenue rugueuse avec l’âge.
Il en adoucit les parois afin que les déconvenues de demain ne s’y amortissent en silence et qu’elles n’en blessent que la superficie. Contre les pointes parfois acérées des blessures de l’âme, parmi les plus profondes, il ne peut rien. Il colmate, comme il peut et imagine des stratégies afin qu’à mon réveil les lames des maux non encore oubliés ne fassent encore couler le même sang aux mêmes endroits.
Il s’enfonce plus avant, caresse mes espérances assoupies parfois depuis des lustres aussi anciennes que le mot lui-même. Ce sont de faibles lueurs près de mon émerveillement vieillissant. Il souffle doucement, ravive le feu, excite les flammes qui adoucissent ma naïveté afin d’emplir pour demain une réserve suffisante d’exaltation.
Il s’assoit devant les étagères infinies sur lesquelles des idées inachevées sommeillent. Appuyées contre des rêves accomplis elles attendent un hypothétique assoupissement. Il y range encore quelques souffrances près de souvenirs de beauté, de plaisir afin d’en amoindrir le venin qui longtemps me pèse.
Contre les peines d’amour, les plus tenaces, il ne peut rien. Elles ont rongé la chair, digéré l’espoir. Alors, petitement, il se contente d’effacer les jalons et les chemins qui y mènent afin que demain je ne puisse les retrouver pour les éveiller et en souffrir encore.
Il sait que cette tâche tout particulièrement est vaine. Mais il doit continuer à travailler pour tromper mes émotions qui jamais n’abandonnent l’amour, fut-ce au prix de profondes souffrances.
Sa tâche merveilleuse, chaque jour plus rude ne l’épuise pas mais voici bien longtemps qu’une nuit ne suffit plus à refaire de moi l’enfant espérant que j’étais jadis quand tout n’était que sucrerie et odeurs enivrantes.
Alors il joue d’invention, suscite quelque sieste au milieu de mes journées pour continuer à mon insu son travail de mise au point et de rénovation.
Un jour sans doute, mes nuits et les artifices que sont ces petits sommeils journaliers espacés n’y suffiront plus, je le sens bien.
La perte d’êtres chers, l’absence d’amour sincère, la fuite de cette légèreté bénéfique qu’apporte la présence d’une autre soi, la rugosité du temps auront enfin le dessus sur la joie, l’innocence.
Alors le sommeil deviendra long sous les coups violents fomentés par la maladie, l’ennui ou l’usure, il se peut. Une nuit artificielle ou provoquée prendra mon corps à mon insu tandis que mon esprit continuera, un temps, son ouvrage de grand réparateur. Il s’efforcera encore et encore, avant sans doute de s’aviser de la vanité de ses efforts.
Il comprendra que sa mission s’achève, avec ce corps qui ne répondra plus. Il se posera en quelque endroit, fera une nouvelle fois ses vérifications, toutes catastrophiques, tentera d’emplir à nouveau les sources asséchées des sentiments.
Puis, convaincu, il partira, lui aussi.
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