LES LETTRES DE LÉON


Conte du fil de l’eau

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Je m’agite. Je m’agite encore et toujours, je file et je glisse, je fuse et j’accélère.

J’entre en collision avec des milliards d’autres atomes ballottés et bousculés comme moi, à chaque seconde qui passe. De nature je suis plutôt amical et cherche à associer mon électron à celui d’un autre atome qui passerait, afin de former une molécule plus stable dans cette bouillante masse versatile.

Mais si les rencontres sont infinies, elles ne sont pas toutes de mon goût. Ne disposant que d’un seul électron, alors que vous avez déjà deux mains, j’y tiens.

Aussi et malgré ce que certains nomment le hasard, je souhaite choisir cet atome avec lequel je vais frayer et connaitre, je l’espère, une expérience vitale variante et tumultueuse.

J’ai pensé « tumultueuse » surtout pour la sonorité du mot dont j’imagine qu’avec autant de rythme, l’existence doit en être toute ragaillardie.

Je bute et je m’éloigne, j’accélère et je percute tout et tout le monde comme dans un grand flipper cosmique dont nul ne sait ni d’où vient sa bille d’acier brillant, ni où elle se rend.

Je m’excuse des milliers de fois auprès de mes pareils quand soudain, je sens l’attraction magnétique d’un autre électron. Elle provient d’un de mes semblables qui, s’il n’avait coiffé ses cheveux en arrière serait mon jumeau parfait. Un autre atome d’hydrogène me tient désormais par son électron. Alors que je m’apprête à lier connaissance et comme par magie, ce sont six autres électrons groupés en un atome étranger qui nous happent parmi eux afin de créer le chiffre magique de huit, eux six, nous deux.

Cette fois, tout s’éclaircit. La griserie du succès à portée de main m’illumine. Deux atomes d’hydrogène et un d’oxygène viennent de se lier en épousailles, sans tambour ni trompette, mais enfin, nous voilà désormais « molécule ».

Oui et une molécule des plus prestigieuses, une molécule d’eau. H2O pour les passionnés de combinaisons hasardeuses.

Alors se produit un phénomène que je ne m’explique pas encore, bien que pourtant, nombreux furent ceux qui essayèrent de m’éclairer. Tandis que nous voguons désormais gentiment vers le haut, l’air se rafraichit, puis devient sérieusement froid.

Il devient vite difficile de rester séparés des autres et afin de nous économiser, nous nous rapprochons d’autres molécules, elles-aussi transies de froid.

Alors que passent quelques poussières, des traces de sel marin, nous nous y accrochons comme le feraient des humains à un radeau, perdus dans l’océan. Se faisant, nous voici gouttelettes et que recommence le ballet ! D’autres gouttelettes nous abordent, s’approchent, se lient. Nous devenons plus grosses, semblables mais visibles. Grandies mais plus malhabiles. Telle une colonie à la croissance effrénée et lorsque plus d’un million d’entre nous se sont agrégées, nous partons vers un merveilleux voyage en chute libre dans les airs.

Devenue goutte d’eau conséquente, je sens le vent me gifler, certains de mes atomes sont arrachés en petits groupes de la meute à la dérive. Mais je résiste et je rends hommage à mon hydrogène qui fait l’essentiel du travail de cohésion. Nous accélérons, la griserie de la vitesse m’enchante et surtout, cette direction inchangée, ou si peu, m’enivre de bonheur rectiligne.

Alors que je descends toujours, avec la force de l’air qui résiste, une goutte d’eau devenue grosse je m’aplatis pour ressembler à une demi-sphère.

Les enfants d’humains, je ne sais pour quelle raison, aiment à me représenter comme une larme. Pensent-ils que lorsqu’il pleut, les nuages pleurent ?

Je ne sais. Mais à force de tomber, voici que la Terre grandit, grandit encore et soudain, paf !

Nous venons de percuter quelque chose. Un amas de consœurs regroupées en flaques disparates sur une masse marronnasse inconnue s’élargit alors que d’autres moi-même rejoignent la réunion. Cela s’agite encore, quelques molécules échappent à ma goutte, d’autres disparaissent, je ne sais où. Le calme revient.

Sous l’effet de la chaleur lentement restaurée, les liens se distendent, certaines s’allègent et remontent vers le ciel.

Pour moi, la nature a d’autres projets, je glisse subrepticement entre de petits cailloux de surface puis d’autres bien différents. Je m’engouffre dans d’interminables crevasses qui m’emmènent loin, loin en dessous. Au bout d’un interminable voyage en aveugle, car la clarté nous a abandonné, je tombe une dernière fois dans le vide et dans un petit plouf, je me mélange à des milliards de gouttes qui ont formé un lac souterrain dans lequel tant la pression que la température sont propices au repos.

Je reste ici à barbotter un temps immense mais non mesurable car le temps n’a pas d’effet sur moi. De goutte, je redeviendrai molécule et de molécule je retournerai à atome avant de me marier encore pour les siècles des siècles.

Mais je reste là longtemps je crois.

Au-dessus, je sens bien de temps à autre une sévère agitation. Comme si la terre se déplaçait, j’entends parfois le fracas de la surface. D’autres gouttes nous rejoignent, emplissent la cavité où nous nous trouvons, s’échappent par des failles encore inconnues pour former des rivières dit-on. Soit.

Cela dure et dure encore. Mais j’aime cette stabilité, ce mélange qui me fait rencontrer des atomes d’autres lieux éloignés qui bien qu’arrangés différemment sont tout comme moi ; de l’hydrogène, de l’oxygène.

Puis un jour, enfin à un autre moment, voici qu’un fracas de succion se fait entendre et des milliards de moi-même se trouvent aspirées vers la surface, et filent soudain au loin dans un grand tube noir, vite, toujours plus vite.

Un peu inquiète, mes amies molécules et moi-même arrivons dans un lac beaucoup plus petit, tout aussi noir.

Un autre jour nous voici reparties, dans un tube plus fin.

Emportées par le courant, nos molécules terminent en un filet qui s’écoule péniblement au fond d’un récipient de verre qu’un individu vivant approche de sa bouche, nous libère dans son œsophage, dans son estomac, puis enfin croit-on, dans son intestin grêle.

J’attends, nous attendons. La tuyauterie a changé. Elle est plus petite encore, plus chaude aussi. Elle nous mélange peu à peu dans un liquide rouge et accueillant formé de nous en majorité et d’obèses globes rouges et blancs qui dérivent, certains plus agressifs que d’autres.

Je comprends bien vite que notre mission est de nettoyer tout cela. De ne laisser ici que ce qui sert à cet environnement mou qui nous a utilisé. Alors, comme les autres, je capture ce qui n’a rien à faire ici avant d’être évacué, à mon tour, dans une poche élastique et mollassonne dans l’attente d’un avenir tout aussi vibrionnant.

J’attends. Rien ne se passe. Jusqu’à ce que j’entende un sifflement, plutôt mélodieux. Notre hôte se déplace dirait-on. Il fait plus frais alors que je suis expulsé. J’ai juste le temps d’entendre mieux le chant du sifflement, de me retourner pour apercevoir cet être tout en moustache et cheveux hirsutes avant de choir dans un parterre de fleurs et grains de sable dans la glaise.

Le cycle recommence déjà alors que je m’enfonce dans le sol meuble…

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