LES LETTRES DE LÉON


Studebaker

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Les plaines du Texas étaient vastes. Au-delà de l’horizon, puis du nouvel horizon qui lui succédait et de tous ceux, nouveaux, qui apparaitraient au loin, elles demeureraient vastes.

Elles étaient souvent sèches, toujours larges et ennuyeuses. En dehors de la mer, tout ce qui est plat ennuie.

Elles étaient presque ainsi qu’ils les avait imaginées, plus ennuyeuses encore que la représentation qui hantait son esprit, plus vastes aussi. Mais l’idée était là.

Pourquoi les texans parlaient-ils de leur terre d’origine avec tant de passion, d’émotion et de sentiment d’appartenance? Enfin, ceci pour des hommes utilisant à peine plus de cinquante mots pour exprimer leurs sentiments, s’entend. Mais tout de même, pourquoi?

Il avait souhaité savoir et comme seuls d’insipides souvenirs le retenaient à Pittsburgh, il s’était dit qu’il partirait et qu’il verrait bien.

Alors un jour d’ennui qui succédait à une litanie de jours de solitude, il avait donné son congés aux escarbilles enflammées et jeté son paquetage dans le coffre étroit de la Studebaker Golden Hawk 1957.

En ce début des années mille neuf cent quatre-vingt il ne sait pas qu’il est à l’orée des meilleurs années de l’Amérique. L’effet Reagan que seuls les rednecks du Midwest sauront discerner n’a pas encore produit ses effets.

A l’avant, sur la longue banquette de vinyle beige, il avait posé son fusil.

Sous le siège, à côté de boites déjà présentes, il avait ajouté d’autres étuis de cartouches et son sac US army avec à l’intérieur tout ce qu’il fallait pour soutenir un homme comme lui.

Et si ses projets rencontraient la représentation qu’il s’en était fait, il lui faudrait beaucoup de soutien. Il s’était dit qu’en roulant suffisamment vite il ne serait plus jamais rattrapé par la décadence de la ville, la mort de ses industries et l’entrée en misère héréditaire de ses populations.

Les rues de « Steel city » étaient grasses d’une neige sale, mélangée aux déjections des usines sidérurgiques qui ne cessaient de disparaitre pour renaitre plus faibles et mourir encore.

Des hordes d’hommes usés, le casque de chantier déjà vissé sur la tête, le visage encore vierge de suie, déambulaient sans intention en direction des cheminées rouges de fureur brulante. Ils croisaient leurs homologues fourbus d’une journée enfin aboutie et qui rentraient chez eux, la tête basse, les épaules voutées comme déjà écrasées du poids des ennuis qui les attendaient chez eux.

Des chiens égarés et faméliques venaient les renifler à leur passage avant de s’enfuir sous les coups vers d’autres humains plus engageants, sans doute et qui auraient pitié.

La Studebaker était tout et rien. Elle n’était qu’un des derniers restes d’une gloire passée mais dont il n’aurait voulu se séparer contre rien de connu. Il la regarda, comme il avait regardé certaines femmes autrefois avec qui il avait tout partagé. Les entrées d’air cerclées d’inox brillant au-dessus de l’épais parechoc du même métal, les essuie-glaces inversés, les clignotants, petites sphères assises sur les phares dans l’attente qu’elles disparaissent au moindre choc.

Comme son nom aurait pu l’indiquer elle était couleur or, un or profond et mat que la clarté du soleil réhaussait sans jamais l’illuminer. C’était beau cette complémentarité trouvait-il.

A l’arrière, des ailles format avion et blanches élançaient la silhouette. Elles étaient grandes mais encore acceptables, avant que l’industrie automobile, des années plus tard, ne décide de transformer sa production en avions inaptes au vol.

En un mot, elle était l’élégance, une élégance rare en Amérique qui ne se retrouvait guère que dans les réalisations  architecturales les plus remarquables au monde. Le reste, tout le reste hormis la nature, tout le reste produit par les hommes d’ici était laid.

La route était longue de Pittsburg à San Antonio qu’il avait élue comme destination finale surtout pour la sonorité de son nom. Près de mille cinq cents miles de route à travers le Kentucky, le Tennessee, l’Arkansas. Autant de miles à visiter la misère historique des populations noires, celle plus récente des classes moyennes blanches, tous désormais réunis dans le creuset fédérateur des drogues, de l’alcool et de la déchéance. La violence existait encore, mais une violence de proximité. Les populations exsangues n’avaient plus la force de concevoir de vastes projets criminels. Chacun subsistait mal, les pieds dans la bière, la tête en des paradis artificiels.

Il s’était arrêté à Bowling Green au Motel du « Lazy lounge » plus proche d’un bouge abandonné que de l’hospitalité sudiste incarnée dans la pierre. Alors qu’il garait la Stude, il vit deux voitures pie arrêtées devant l’entrée d’une chambre et nota que des fenêtres, de faibles volutes de fumée âcre sortaient encore. Sa chambre était plus loin mais attiré par la curiosité il demanda au policier ce qui se passait.

  • Rien de bien sonnant lui dit le gars de son accent trainant. Juste un de ces fichus drogués même si je dois reconnaitre que celui-ci s’est montré plus créatif.
  • Ah oui, comment ça.
  • Bah, une tentative de suicide. Il a tourné tous les boutons du four, a ouvert la porte de l’appareil et a engouffré sa tête à l’intérieur, pour s’intoxiquer au gaz j’imagine.
  • Oui, je vois. Mais alors ?
  • Alors ? Ben comme vous le savez sans doute, dans ces motels les fours sont électriques, pas de risque d’explosion… Résultat, pas de mort, un brulé sans conséquence qui s’est évanoui de douleur dans sa salle de bains en voulant éteindre le feu qui avait pris à ses cheveux et un début d’incendie dans la chambre. Amusant non ?

Il dut consentir que oui, c’était amusant, ou pathétique, c’était suivant les valeurs de chacun. Finalement les flics avaient étendu le gars sur son lit en attendant de repasser demain, déjà réclamés sur un autre lieu ou parait-il des voisins se débattent avec un python domestiqué.

Plus tard le soir, dans le « Mesalita dinner », une odeur d’œufs frits et de gnôle râpeuse envahit un air brassé par les larges pâles inutiles de ventilateurs aux couleurs oubliées. Il s’assoit, alors qu’un relent rance qui le suivait depuis l’entrée se saisit enfin de ses narines.

« Stratégie sécurité » se dit-il en voyant la serveuse sosie de Marilyn s’approcher de sa table. Avant qu’elle ne lui parle, il se demande si Marilyn était bien brune, puis oublie.

  • Que servez-vous à manger qui ne soit pas cuisiné ici demande-t-il ?
  • A part les céréales et le soda, je ne vois pas répond-elle.
  • Alors céréales, corn flakes et du café, ça vous savez faire j’imagine.

Finalement non, ils ne savent pas faire le café, mais c’est chaud, les céréales avec du beurre de cacahuètes, du café et du coca en alternance vous font tout apprécier.

Une fille blonde, plate comme une plaine du Texas s’approche de sa table en propulsant son fauteuil roulant à grands coups redoublés de ses bras malingres.

  • Je peux m’assoir ? demande-t-elle et sans attendre la réponse elle traine son grand corps maigre devenu inutile un jour sur le skaï rouge des banquettes.
  • On va dire oui, répond Vince. Comment as-tu fait pour casser ton corps ?
  • Oh ça, non, non. Le corps ça va. Ce serait plutôt la tête tu vois ? Je ne me fais pas à l’idée d’entrer en contact avec le sol alors je ne marcha pas, jamais.

Avec le temps, les muscles ont fondu et qui sait, je suis peut-être paralysée désormais. Je ne sais pas et je m’en fous.

  • Vince, enchanté dit-il en hochant la tête simplement en signe de bonjour. Un bonjour fatigué. Vince Krasinski. Et toi ?
  • Oh moi ça dépend. Je suis née Clara m’ont-ils dit mais je pense que la nature s’est trompée tu vois car je me sens davantage Bob.
  • Je vois et tu penses que la nature s’est trompée ? Pas que ton cerveau te joue peut-être des tours ?
  • Non certain, la nature s’est trompée.
  • Ah d’accord, si tu sens ça comme ça et que ça ne devient pas une religion, je n’ai rien contre. Donc là, tu es ?
  • Là une femme. Mais ça peut changer.
  • Humm oui, je vois.

Vince ne voit rien ou possiblement une tonne d’ennuis. Mais être un jour homme, un autre femme, non, ça il ne voit pas bien. Il est né trop vieux dans un monde devenu trop moderne pour lui.

Il rentre au Motel à pied, Clara sur les talons et sent ses roues qui butent ses chaussures de temps à autres. Ce doit être une sorte de drague futuriste se dit-il en souriant.

Il ouvre la porte de la chambre pas si nette. Clara le précède, voit le type couché sur le lit, un couteau planté profond dans la poitrine, les cheveux brulés, des traces de piqures dans les bras. Trop tard. Ses yeux vitreux scrutent le plafond dans l’attente d’une explication qui ne viendra jamais. Elle se retourne, se lève brusquement avant que la lame ne l’atteigne au cœur et qu’elle ne s’écroule dans un bruit feutré de drap qui se replie.

  • A chacun ses vices se dit Vince avant de se dire que tout ça ne va jamais rentrer dans le coffre de la Studebaker.

Mais il a de l’espoir, c’est l’âge d’or de l’Amérique.

Make America Great Again, man.

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