LES LETTRES DE LÉON


La fin du temps

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L’humanité s’épuisait en de vaines tentatives et depuis des centaines d’années à imaginer des solutions aux difficultés du voyage dans l’espace. Les uns le disaient impossible, la majorité voulait croire à de nouvelles découvertes.

La solution, comme cela était bien souvent le cas en matière de science, surgit d’un endroit et d’une discipline sans aucun rapport avec l’astronomie ou la physique.

La détonation déchira l’air artificiellement tempéré du laboratoire…

A quelques encablures de Mumbai, dans une banlieue nouvellement sortie du sol pauvre et alcalin de la région, au sein d’un conglomérat d’entreprises spécialisées en recherche médicale, un jeune doctorant avait fait une découverte extraordinaire.

Cela faisait des mois en vérité qu’il avait trouvé, mais jusqu’à ce jour, il n’en avait apporté la preuve que sur des sujets mammifères rongeurs.

Aujourd’hui et sans en faire mention à quiconque, il venait de s’inoculer la formule pharmaceutique du traitement qu’il croyait avoir mis au point. Puis, les résultats des analyses robotiques lui furent communiqués et s’il n’avait détesté les effets mélodramatiques, il aurait dit que la foudre le frappa. D’où la détonation sans doute.

Arjun Kapoor vingt-neuf ans est donc frappé par la nouvelle. Son cerveau lui envoie soudain l’image en lettres de néon aveuglant, au fronton d’un immeuble immense que lui, Arjun, a expliqué le secret de la vie, de la naissance de ses mécanismes à sa reproduction et ce, à l’infini.

Ce jour où lors d’une manipulation il avait constaté les effets de l’ajout de protéines modifiées aux cellules souches qu’il cultivait allait s’inscrire, pour l’éternité envisageable, dans l’histoire de l’humanité.

Arjun s’était assis lourdement sur son tabouret de fer blanc, les yeux fixés sur le sol et par moment sur l’écran scintillant de l’ordinateur qui semblait lui dire « les résultats de analyses sont formels, tu as trouvé ».

Dans son cerveau se bousculaient la joie, d’autres émotions concurrentes ainsi que la liste des conséquences qu’il devrait gérer avant que l’humanité ne doive affronter la révolution en marche.

Il réfléchit enfin aux implications.

Si tout se confirmait, Arjun venait d’inventer l’éradication de la mort, le remplacement sans fin des cellules défectueuses par de nouvelles cellules, jeunes et brillantes. Par voie de conséquence, la maladie, la vieillesse, la souffrance même et nombre d’autres « affections » propres à la vie allaient disparaitre.

Arjun sentit sur ses épaules l’énorme poids de sa responsabilité. Ses mains tremblaient, sa vue se troubla. Il devait en parler, mais à qui et pourquoi. Il fallait réfléchir, oui, il fallait y penser d’abord et n’en parler qu’ensuite.

Ce fut en juillet racontent les historiographes officiels de « l’après » qu’Arjun Kapoor prévint la presse. Mais avant cela, il avait pris soin de faire disparaitre toute trace de ses travaux dans tous les moyens numériques qu’il avait utilisés. Il goutta l’ironie qui voulait qu’après avoir fait la découverte la plus importante de l’histoire il en fit la copie sur papier, tous documents qu’il ensevelit chez lui en un endroit qu’il garda secret.

La nouvelle se répandit lentement les uns moquant ce jeune homme ambitieux, les autres n’apportant que peu d’intérêt à ce qui ne venait pas de l’Occident. La Chine seule prit l’affaire au sérieux tenta d’abord d’échanger avec Arjun, puis essaya de l’enlever.

Toutes ces tentatives furent vouées à l’échec puis inutiles lorsque Arjun décida finalement de faire cadeau de ses travaux à l’humanité en créant un site sur lequel il dévoilait toutes ses théories, tous ses essais.

Les américains menacèrent d’abord, voyant des miles et des miles, des piles et des piles de dollars s’évanouir sous leur yeux.

Les scientifiques calculaient, recommençaient, recalculaient. Il testèrent, puis testèrent encore et enfin les plus courageux s’inoculèrent à leur tour la potion miraculeuse.

Il fallut se rendre à l’évidence, Arjun avait bien découvert les mécanismes de la vie.

Un affolement général envahit la planète. Mais si nous ne mourrions plus, qu’allions nous faire ? dirent les uns. Comme à l’accoutumée, certains demandèrent à Dieu d’intervenir alors que d’autres plus dubitatifs osaient avancer que désormais Dieu était connu et se nommait probablement Homme.

De l’espoir rapidement répandu aux dubitatifs qui envisageaient déjà la disparition de leur ridicule petit pouvoir, l’Humanité passait par tous les sentiments.

Le temps passait, les générations existantes rajeunissaient, les nouvelles se développaient sans contrainte, ni maladie. La démarche d’Arjun avait rendu les traitements quasi gratuits. Pour la première fois dans son histoire, l’ensemble de l’humanité était touchée par un bienfait.

Puis la notion même du temps s’évanouit. Les hommes se rendaient compte que l’ensemble de leur vie n’avait été régi jusqu’alors que par la survenance de la mort.

Sans mort, tout changeait. Sans mort, le temps lui-même n’avait aucun sens. Quelle différence entre un jour et un siècle lorsque la vie vous est octroyée pour toujours ?

Mais diront certains, la découverte des mécanismes de la vie n’exclut en rien la mort, ne serait-ce que par accident ?

Les travaux d’Arjun Kapoor continuaient jusqu’au jour où les chercheurs du monde entier, réunis sous son autorité bienveillante démontrèrent qu’avec le nouveau savoir dont ils disposaient, la renaissance d’un mort à partir de quelques une de ses cellules était désormais assurée pourvu qu’il en ait accepté le principe.

Les hommes durent donc choisir la vie ou la mort suivant leurs croyances, ou leur fatigue.

Des vivants réclamèrent la renaissance de leur morts historiques dont les os reposaient ici, ou bien là. Mais la communauté internationale décida que ce qui était, était et que seul l’avenir comptait.

Progressivement, les dieux disparurent, irrémédiablement déconsidérés, leurs principale menace ayant disparu ; que faire d’un enfer lorsque la vie ne s’éteint pas ?

Le temps et sa perception anxiogène disparurent également donnant à l’Homme des idées auxquelles il ne pouvait que rêver, jadis.

La souffrance s’évanouit, de la vie et des souvenirs aussi.

L’argent perdit son sens car les populations ne craignant plus ni maladie, ni décès prirent le temps, si j’ose dire de réfléchir à quoi faire de cette existence sans limite.

Assis sur mon rocher rond et doux comme la cuisse d’une femme, j’observe l’océan qui envoie ses vagues caresser la plage de galets où je rêve, un peu. J’attends Anémone partie cueillir des jonquilles bleues annonciatrices du printemps sur Bellisandre.

Des siècles d’anciennes années ont passé. La perte de la notion du temps qui passe, seulement rythmé par endroits par les saisons comme sur la Terre, a autorisé notre espèce à traverser notre galaxie avant d’en conquérir les planètes les plus hospitalières.

Les soleils se lèvent ce matin en croisant leur course dans le ciel. L’un ocre, l’autre aveuglant régulent l’atmosphère et la température.

Membre de la cellule des philosophes je partirai avec Anémone au coucher de Sol 15 pour rejoindre nos enfants des générations 24, 23 et 22 et qui ont sollicité notre présence aux bordures d’Orion. Puis nous irons sur Glacis diner avec la génération 124.

Mais, nous en reparlerons sans doute, si vous avez…. Le temps.

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