Le papier léger du mouchoir jetable s’enflame avec hésitation sous l’effet incendiaire de la longue allumette, au fond poudreux de l’âtre partiellement empli de cendres légères de la veille. Un mauvais bois sans doute, une variété gorgée d’eau au naturel, du peuplier où une quelconque autre variété habituellement délaissée. Comme si pour les arbres ainsi que pour les hommes, il fallait avoir un usage pour être considéré.
Au sein du papier replié et sans possibilité d’échappatoire, une punaise attend, sans manifester ni intérêt pour la vie, ni angoisse pour son avenir. Encore qu’il faudrait être diablement perspicace pour lire une quelconque émotion sur le corps d’un animal qui n’a aucune capacité à en exprimer. Pas de voix, aucun plissement d’aucune partie du corps, ni changement de couleur, pas même un soufflement désabusé que tu pourrais associer à une manifestation, vague, d’ennui.
Comme une tortue par exemple, si tu ne regardes pas ses yeux, ses écailles ne t’apprendront rien, n’est-ce-pas?
Pour la punaise toutefois, les choses sont plus obscures encore car que pourrais-tu comprendre dans ses yeux, si seulement tu savais où ils se trouvent? Tu parierais volontiers qu’ils furent placés, lors sa création, à l’extrémité de son corps. De façon empirique as-tu décidé, parce que cela parait plus cohérent.
Mais immédiatement, tu as pensé également;
« Pourquoi et pour qui fut-il un jour décidé d’engendrer cet animal répugnant? »
De surcroit, manifestement borné et sans désir de se surpasser ainsi qu’il est d’usage pour l’homme.
Une punaise s’arrête là, ordinairement. Entre deux parties d’une même structure comme une porte ou une fenêtre par exemple, elle s’incruste. Tant et tant que tu te demandes si elles n’apparurent qu’après ou avant que les hommes n’inventent lesdites portes et fenêtres.
Et si c’était avant, où donc étaient-elles avant justement? Et comment s’en assurer? Car comme tu le sais, mais peut-être pas, nos ancêtres n’ont nullement consigné en aucun lieu une phrase écrite comme suit;
« Aujourd’hui, date mémorable de l’invention des fenêtres. Et de surcroit, d’étranges insectes jamais vus encore viennent s’y blottir sans rien faire hormis sentir mauvais. Nous les avons nommés, punaises ».
Non, rien de semblable ou d’approchant.
Tu me diras, à juste titre, que cette remarque s’appliquerait sans défaut pour toutes les créations que la Terre a portées. Végétaux, animaux, humains même, personne jamais n’écrit ou ne dit (mais comment savoir tant il est vrai que les mots parlés s’enfuient);
« Tiens les lions viennent d’apparaitre. »
Le tout en leur donnant ce nom qui aurait pu se perpétuer au travers des filaments complexes du temps. Non décidément non.
Encore qu’il a bien fallu qu’un jour quelqu’un leur donne ce nom de lion, de punaise, de raton laveur et de tant de millions d’autres encore.
Il y eut bien un moment ou les êtres de rien furent observés, classés, rattachés, autopsiés, testés. Mais quand cela au juste fut-il commencé? Il a fallu savoir écrire sans doute, compter également. Toutes sciences nouvelles qui ne furent en aucun cas créées de l’énergie issue de l’esprit humain pour savoir ce qui existait ou non.
Non. Compter, écrire sont issus de l’appât au gain propre à l’homme et de la nécessité de savoir de combien chacun dispose et où cette fortune a été cachée. Je simplifie, j’écourte mais c’est ainsi.
« De combien disposes-tu, où donc l’as-tu caché, que je sache combien je vais t’en prendre »
Ceci pour guerroyer, pour déifier et des siècles plus tard, acheter un inutile yacht aux dimensions extravagantes seulement comparables à mon insatiable ego.
Il n’en demeure pas moins qu’après avoir fait ceci, les hommes eurent envie de faire cela; savoir ce qui les entoure, comment cela fonctionne et qui a bien pu engendrer le magnifique comme l’insignifiant.
Il y a donc un moment où des hommes ayant des moyens suffisants propulsent vers la découverte d’autres hommes qui n’en ont point mais qui désirent savoir. Parce qu’ils veulent s’enrichir à leur tour, préoccupation la plus naturelle chez l’hommes moderne ou par esprit d’aventure et de conquête. Par esprit fraternel, pour faire le bien, jamais, sauf pour certains, très rares, atteints d’une inguérissable affection nommée naïveté je crois.
Mais ceux-là, bien que gentiment intentionnés ne découvrent jamais grand chose me direz-vous et vous aurez raison.
Nous en sommes là. Nous avons recensé un nombre toujours croissant de matérialisations du vivant, du spirituel, du visible et du caché, à nos yeux sous-performants tout au moins.
Nous avons compris un incalculable amas d’informations sur le fonctionnement des choses. Ceci ayant entrainé l’apparition d’un nombre croissant d’énigmes nouvelles et plus complexes.
Songez que lorsque Diderot et d’Alembert écrivent leur encyclopédie celle-ci a pour objectif de recenser toutes les connaissances de l’humanité au milieu du XVIIIème siècle. Soit environ vingt mille pages de textes et croquis. Et pour parler « moderne », environ cent millions d’octets. Probablement moins que les informations dont nous disposons sur la misérable punaise toujours enfermée dans son mouchoir en papier et dont la vie ne tient plus désormais à rien.
Impossible en cette année du XXIème siècle pour un médecin par exemple de soigner tout un corps si j’ose dire, ni-même par groupe d’organes, pour un chimiste de tout savoir des éléments soigneusement rangés dans le tableau périodique des éléments de Mendeleïev.
Recensés dans leur intégralité (qui évolue, mais fort peu) à la fin du XIXème siècle, voici qu’aujourd’hui déjà le savoir qui s’attache à ces éléments dépasse la capacité d’absorption d’un humain seul.
Mais pourquoi nous dire tout cela me direz-vous.
Tout d’abord pour vous confirmer qu’à partir de l’observation contestable par un oeil humain redevenu primal d’une punaise qui va passer de vie à trépas dans un feu ardent…et bien il est possible d’aboutir à peu près à tout.
Ensuite car il se pourrait que cette faculté désormais possible d’analyse pour rien soit devenue possible dès lors que sont assouvis en tout ou grande partie les besoins vitaux de l’humanité. Tu pense si avec un ventre creux tu vas passer du temps à regarder les mouches.
Voilà, je me pose et comme la punaise, je regarde les prés gorgés d’eau, sans objet et surtout je cesse d’écrire pour éviter une interminable revue des êtres de rien désormais possible pour ceux qui en ont le goût.
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