J’avais depuis longtemps caressé le désir de voyager dans le temps avant, un jour, de jouir avec gourmandise de la réalisation de ce que d’aucuns auraient nommé un fantasme, d’autres moins rêveurs, un souhait irréaliste, les plus grincheux, une sottise.
Et pourtant, j’y étais parvenu.
Une nuit d’hiver, je songeais, tard dans le froid hivernal hors de mes murs, les reins caressés par le duvet de velours d’un fauteuil scandinave.
Je mettais au point dans mon esprit vagabond les derniers éléments de ma machinerie dans la chaleur réconfortante de mon poêle qui, tel un gros chat gris, ronronnait en suçant la tourbe que j’extrayais parfois du fond de mes propriétés.
J’attendais avec patience le retour du mulot que quelques minutes auparavant j’avais installé sur l’alliage de laiton bordé de zinc. Des fils torsadés de cuivre s’en échappaient pour se rejoindre chacun sur sa borne électrique sous la protection de cylindres de verre et de lampes sous vide. Le tout enfin chapeauté d’un capot en marbre de carrare qui ne servait à rien mais qui, croyez m’en vous avait un de ces chiens….
J’avais programmé l’horloge aux grands doigts de fer arrondis en leur base que j’avais voulue ancienne pour qu’un jour, peut-être, quelqu’un m’assimila à Frankenstein, ou Murnau ou je ne sais qui dont l’appartenance à un passé mécanique était incontestable.
Je haïssais le numérique. Plus stable, plus précis, plus fonctionnel, mais sans âme. Jamais, je le savais, je ne pourrais entendre la lente tension d’un ressort avant qu’il n’agisse sur un engrenage dans un petit claquement imperceptible. Et comme je savais que cela m’aurait manqué, je préférais une infime inexactitude poétique plutôt qu’une redoutable ponctualité glaciale.
C’était ainsi, j’étais ainsi, plutôt le doute romantique que la consternante perfection.
J’avais sans discussion perdu un temps que certains disaient précieux. Mais puisque précisément je m’apprêtais à traverser ce même temps pour m’arrêter, observer, il ne me fallut que quelques tours d’horloge pour constater que ce temps, j’allais l’étendre à l’infini.
J’avais aménagé mon atelier comme Dickens l’aurait fait sans doute si cela lui avait traversé l’esprit. Du bois, des tables des chaises et des livres rangés, ouverts sur les tables, annotés, contestés.
J’avais en quelque sorte construit autour de moi comme une évocation du passé dont j’espérais bien qu’elle m’engagerait à réussir afin de me propulser à mon tour et réellement au-delà des vies et des morts.
Le mulot, que je vous dise, avait senti ce que la situation avait d’étrange et de potentiellement définitif lorsque, pour le rassurer j’avais posé devant lui un morceau de cantal vieux, celui-là même que préfèrent les mulots.
J’avais abaissé d’un seul coup franc le levier vers le bas. Quelques étincelles théâtrales s’étaient bien produites, pour accroitre encore s’il le fallait ma parenté avec Frankenstein. Le mulot s’était raidi, puis singulièrement allongé de trois fois sa taille normale m’avait-il semblé. Il s’était puissamment ébouriffé parvenant à gonfler sa fourrure comme un lapin angora effrayé. Puis, un petit « pop » sympathique s’était fait entendre avant que l’animal ne disparaisse, disons, ailleurs…
J’avais déjà envoyé outre temps plusieurs pierres, de différentes tailles, certaines pesant mon poids, des végétaux, un thermomètre et bien d’autres objets sans objet aucun.
Aucun cependant ne m’avait fait autant d’effet ni procuré si profonde émotion que la disparition de ce petit être vivant.
Je dois, pour l’honnêteté de ce récit que je consigne dans un carnet protégé de sa reliure en cuir, le style toujours. Je dois de préciser, disais-je qu’aucun de ces déplacements, s’ils se passèrent merveilleusement ne donna lieu à aucun retour.
Et de ma plume sergent major, enfichée sur un porte-plume ouvragé d’ivoire de mammouth, je souligne le mot aucun, pour bien marquer que … même pas un seul.
Si j’avais utilisé une plume sergent major, c’était bien pour m’inscrire dans la foi de mes ancêtres de la fin du XIXème siècle qui donnèrent aux écoliers de France une plume ainsi nommée pour forger leur esprit de revanche à récupérer notre Alsace et partie de notre Lorraine perdues à l’ennemi.
Voilà me dis-je alors qui devrait faire revenir mes petits voyageurs puisque finalement, Alsace et Lorraine nous récupérâmes. Mais hélas, un peu comme il fallut endurer quatre ans de guerre dévastatrice avant de les rattacher à la mère patrie, ma guerre ne devait donc pas avoir encore atteint son terme, puisque rien encore ne m’était revenu.
D’un naturel émerveillé, passionné et positif je commençais à m’inquiéter, mais sans perdre espoir.
Tous étaient partis me répétais-je, il n’y avait aucune raison qu’ils ne reviennent pas.
Et pour brusquer les choses et parfaire mon aventure j’avais donc envoyé Benoit dans ce que je pensais être le passé, le prévoyant, sans raison logique, moins dangereux. Benoit, faut-il le préciser n’était autre que mon mulot voyageur et non je ne sais quel humain dont je ne vous aurais pas encore parlé.
J’en étais là des observations, mes souvenirs, mes espoirs lorsqu’une lueur aveuglante explosa sans bruit dans ma pièce pourtant déjà bien éclairée. Quelques éclairs bleus entourèrent ma machine, qui en fut secouée, toussa un peu, vibra en ses fondements avant de couiner comme dans un râle de douleur contenue. Une acre fumée bleuâtre se répandit lentement, le calme se fit, aussi bien en ses manifestations lumineuses que sonores.
Le fin brouillard se délita et je vis un Benoit réapparu, étonné, plus gros me sembla-t-il, le poil ébouriffé mais avec science et qui me vit avec ce que j’eus la faiblesse d’assimiler à une certaine intelligence tant la clarté dans son œil avait changé.
Il sembla comprendre, me regarda et d’une voix retenue bien que parfaitement audible, il dit : « Mais où suis-je donc tombé ? ».
Revenu bien vite de ma stupeur, je ne manquais de me dire que l’aventure ne faisait que commencer…
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