LES LETTRES DE LÉON


Philémon Argent

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Après une éreintante carrière de monstre au cirque Barnum, après avoir été exposé sur tous les continents si ce n’est sans doute en antarctique, il avait décidé de s’arrêter, de faire une pause avait-il dit pour ménager le suspense d’un improbable retour.

C’était un homme d’une grande pauvreté d’esprit que n’égalait que sa hideur elle-même infinie et dérangeante. La seule chose qui traversait sa conscience disait la rumeur était cette mince et fragile cordelette qui reliait ses oreilles afin d’éviter qu’elles ne tombent. Oreilles d’un intéressant volume qui n’avaient pas manqué d’assurer sa popularité, hélas risible, à l’école de sa prime jeunesse.

Mais lui s’aimait, se voyait beau et d’un génie d’une grande stabilité. Il voulait être aimé, encore et encore.

Lors d’un voyage en Amérique latine, sur la route empruntée par la longue caravane du cirque, il n’avait pu berner la police et s’était fait arrêter pour trafic d’ananas camerounais au Brésil. Dans quel but et pour prouver quoi ? Ceci resterait à jamais un sombre mystère né d’insondables fontes mentales.

Quelques années plus tard, après un court séjour en prison puis rendu à la liberté, il connut la gloire suivie de la déchéance engendrées par ses nouvelles activités, fort lucratives, en leurs prémices. 

Mais, abusant trop fréquemment d’un marché parisien, il avait été arrêté pour trafic de fausse monnaie. Il est vrai qu’il s’était fait remarquer avec en poches d’épaisses liasses de faux billets de quarante-neuf euros. A la question qu’à nouveau, même s’il se fut agi d’une autre, lui posait la police lors de son arrestation ; « Pourquoi diable des billets de quarante-neuf euros plutôt que cinquante ou cent par exemple? », il avait naïvement répondu qu’il ne disposait tout simplement pas du chiffre 0 pour imprimer ses œuvres contestables. 

Sinon avait-il cru devoir préciser afin croyait-il d’inspirer confiance, sans cette regrettable contrainte j’aurais bien entendu fabriqué des billets de cent mille euros, bien plus rémunérateurs. En effet…

Se sachant mentalement diminué, un peu, il était attentif à tout. A sa jambe droite notamment, à ce qu’elle soit posée au sol avant qu’il ne lève la gauche pour la reposer plus loin et recommencer. Un mouvement, somme toute, le menant distraitement et lentement sur un chemin sans gloire et dont il ignorait la destination. Ballotté par une absence irrécupérable de conscience, il allait gaiement vers rien et ne s’en offusquait pas.

Il s’appelait Philémon Argent, car de surcroit, oui, il avait eu des parents facétieux.  Il avait disais-je, car c’était avant. 

Un petit jour, par un frileux matin d’hiver, quand le soleil même hésite à paraitre,  ses parents s’étaient en effet tous deux réunis dans la grange là où assurément ils seraient bien vite découverts. 

Le père avait suspendu à leurs cous dénudés deux petites et pâles planchettes de bois sur lesquelles chacun pouvait lire les mots suivants : 

« Il est vraiment trop c.. ». 

Puis il monta sur un tabouret, son épouse également. Ils se regardèrent une dernière fois, se serrèrent par la main puis se jetèrent dans un vide aussi meurtrier qu’inconnu.

De nombreuses années plus tard, Philémon se perdait encore en conjectures quant à la signification exacte de ce « c.. » . 

Qu’avaient-ils voulu lui transmettre, quel enseignement pour sa vie désormais sans eux, quel héritage difficile lui avaient-ils légué ? Il y pensait souvent, au mépris des douleurs qui sous l’effet de la réflexion tenaillaient soudain son crâne paradoxalement surchauffé alors qu’il ne contenait rien. 

Philémon pensait encore à cela lorsqu’il ouvrit la boite en fer rouillé aux coins et dans laquelle il conservait l’argent de son ménage. Le couvercle grinça un peu lors de l’ouverture et découvrit le néant du contenant dans ce que Philémon prit pour un soupir.

Pas d’argent, plus d’aliments parvint-il à penser au bout d’un temps trop long pour s’y attarder dans le cadre d’une nouvelle.

Pas d’aliments, pas de vie comprit-il le lendemain.

Plus de vie en effet constata-t-il après plusieurs semaines de manque, toujours assis ou plutôt désormais tassé devant sa boite en fer blanc.

Ce fut la police qui le découvrit, appelée à l’aide par les voisins, eux-mêmes alertés par une odeur prégnante et écœurante que leur apportaient chez eux des cohortes de mouches en ordre dispersé.

S’il y avait une morale à cette histoire, je vous la dirais. Si il était loisible de réussir en ce monde tout en étant laid, sans moralité ni esprit, je vous le dirais également. Il existait bien une fonction, là-bas sur un autre continent où Philémon eut fait merveille sans doute mais elle était prise. Hélas.

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