J’enfilerai donc une chemise de style Ramuncho Perez, de celles qu’il portait lorsqu’il composa « Viens caresser ma guitare » en 1962. C’est dire si j’avais mis tous les atouts de mon côté plus un ou deux jokers dont je vais parler.
J’étais ami avec Paco Churro, le merlan de la Via Caravana en plein centre populaire de Sevilla qui faisait coiffeur, perruquier et concepteur de « Parfums de luxe vendus à prix d’ami ». C’était devenu sa devise.
J’avais choisi « Chant maritime » un subtil mélange, pour initiés très initiés, de fragrance citronnée et d’huitre numéro trois. Il avait essayé une variante avec une huitre numéro deux et plus gros encore, mais ça n’était pas pareil.
La chemise, la coiffure mitonnée par Paco « le magicien capillaire », le parfum à nul autre pareil, atout, atout, et joker.
J’étais prêt. Enfin je croyais car en sortant de chez moi en ce milieu de journée incendiaire, je notais un détail qui pouvait avoir son importance; je n’avais pas de pantalon. Mais j’anticipe.
Tu sais bien sur pourquoi on appelle les coiffeurs des merlans? Non ? Attends, je te dis.
Je veux dire on appelait, car aujourd’hui, tu exprimes l’étendue des passions humaines avec deux cents mots…. Alors savoir ce que peut bien être un merlan quand tu mets tout au présent et en abrégé, tu penses si les gens s’en moquent. Dès lors qu’ils peuvent devenir gros aujourd’hui et demain plus encore, bien tranquillement, le reste et la littérature en particulier au mieux les laissent indifférents, au pire leur provoquent une migraine sans précédent.
Donc un merlan. Je l’ai dit c’est un coiffeur, mais autrefois ils étaient tous perruquier et poudraient leur travail, eux-mêmes également bien qu’involontairement, tant et si bien qu’ils ressemblaient à un merlan fariné prêt à cuire.
Tout ça pour ça vas-tu me dire? J’avoue, ça n’est pas d’une diamantaire brillance, mais c’est toujours mieux de le savoir, surtout en soirée quand un invité plus éclairé culturellement achève de déclencher l’hilarité conséquente à son histoire belge. A toi l’apologie renseignée du merlan… et le succès instantané.
Pas de pantalon donc. Pas encore disons et avant que ne surgisse l’idée, celle qui devait faire pâmer les impétrantes, soucieuses d’obtenir, de moi, leur diplôme de « Séduite ».
Ami lecteur, ne cherche pas la modestie de l’auteur peut-être embusquée en quelque lieu caché. Ne cherche pas, il ne s’en trouve point.
J’avais acquis un de ces pantalons aux larges fondations et à la ceinture qui finissait sous les bras ou presque et dont le seul écueil résidait dans la décision à prendre de savoir si tu allais voter à gauche, ou à droite.
Mais hormis cette action bien moins futile qu’il n’y paraissait, le pantalon en question remplissait sa mission sans écart; je posais beau, je marchais beau, je vivais beau.
Lorsqu’enfin je suis sorti, tu aurais dit à t’y méprendre John Travolta dans « Saturday night fever », déambulant sur le trottoir comme s’il lui appartenait, les boots caramel à fermeture éclair et talon luisaient sur le pavé humide du Bronx au petit matin.
Je ne suis pas sûr qu’il s’agissait du Bronx mais de toute manière, ça n’était pas si important puisque le film n’était pas encore sorti. Doué de prescience, j’étais le seul à me complaire dans ces comparaisons. J’aurais pu me mesurer à Gene Kelly dans « Singing in the rain », mais comme je ne lui ressemblais en rien, ni dans le physique, ni dans l’accoutrement, je me demande bien pourquoi tu fais cette remarque insensée.
J’étais parti donc, je vérifiais régulièrement que l’épais sillage de mon parfum et celui plus coupant de ma silhouette généraient bien les évanouissements escomptés parmi la gent féminine lorsque je la vis.
Elle avait eu l’idée géniale et qui ne pouvait que me plaire de maquiller le profil de son visage comme s’il était de face ce qui ne manquait pas de plonger le quidam non initié dans une insondable réflexion.
J’aimais cela. Lorsqu’on l’abordait de face tout laissait à penser que deux personnes vous regardaient en retour. Plusieurs yeux, bien qu’il fut impossible de dire combien et au moins deux bouches s’agitaient lorsqu’elle parlait.
Je m’approchais, fis le tour de la belle sans nullement feindre l’indifférence. Bien au contraire, je la dévisageais, visais un œil en espérant que celui-là fut parmi les bons tout en observant les autres. Lorsqu’elle cligna de cet œil justement, je sus que j’avais visé juste. Je fis demi-tour, tournais dans l’autre sens et la regardais à rebours. Le petit jeu dura quelque temps puis je décidais d’arrêter de peur qu’elle n’eut un vertige.
Je sentis qu’elle était touchée lorsqu’elle posa sa main fraiche sur mon avant-bras. Décision qui se transmit au dernier des membres les plus excentrés de mon organisme. J’étais touché également, au propre et au figuré tant il est rare de croiser dans nos rues une sirène égyptienne sans doute égarée dans la chaleur suffocante de la Alameda de Hercules, le quartier le plus branché de la ville. Tu peux vérifier, si beaucoup du reste de ces écrits est faux, ce beau quartier existe bien et puisque j’y vivais, on le disait aussi la Alameda de Hercules, le bien nommé, pour me flatter sans doute. Mais je t’ennuie.
Les yeux dans les yeux, ses boucles noires comme une aile de corbeau aux odeurs taurines roulaient sur ses épaules nues et cuivrées. Je sentais l’ivresse des altitudes amoureuses caresser les ailes de mon nez. Je l’encerclais de mes attentions et l’embrassais longuement, jusqu’à ce que les frondaisons douces de la nuit nous submergent. Et crois-moi au moins une fois, six heures sans respirer, c’est très long.
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