J’observe cet homme dans le reflet du miroir craquelé de la salle de bains. Cela n’est pas pour le peser sur la balance du temps qui chaque jour vacille du côté obscur, mais prévisible.
Non.
Je scrute chaque espace de mon corps à la recherche d’un excédent de poils non prévisionnel car, figurez-vous, je me sens chien. C’est ainsi.
Depuis quelques jours, mais cela ne remonte-t-il pas à plus loin encore, je partage avec la gent canine je ne sais quelle intimité dont j’ignore si elle est le fruit de mon esprit imaginatif ou de sa sénilité.
Je dois tirer cela au clair et m’y emploie donc ce matin, faute d’une occupation plus aventureuse, plus dramatique et pour tout dire plus propice à la naissance d’une épopée. Mais nous ne sommes que ce que nous sommes et devons l’accepter ce qui pour certains et malgré des années de psychanalyse et un amoindrissement considérable de leur fortune n’aboutit jamais.
Aussi, soucieux d’infirmer ou confirmer la sensation je recherche des signes distinctifs et incontestables de cette transition désormais homologuée, mais jamais certaine.
Force est de constater que mon nez bien que gros reste dans la moyenne de celui d’un humain dans la force de l’âge avant qu’il ne décide de continuer à nouveau de grandir. Je dis ceci car, vous l’ignorez peut-être, le nez grossit avec l’âge.
Comparez les photos, vous verrez et comme moi sentirez le vertige qui en découlera et plus jamais ne vous abandonnera.
Mais donc, de ce côté, point de changement, pas davantage côté oreilles. Elles ne sont pas devenues directionnelles ni longues, ni pendantes. Et enfin, pour ce que j’en vois, pas plus de pilosité qu’à l’accoutumée.
Mais alors, me direz-vous pour les plus attentifs et obstinés, pourquoi cette sensation ?
Je réfléchis, j’étudie, je soupèse. Puis las de tant d’activité, au bout d’un temps court mais suffisant, je me demande si tout simplement je ne deviens pas bon ?
L’homme est incontestablement laid de l’intérieur et lutte avec ardeur pour contenir sa hideur en son moi, activité que les spectateurs avertis nommèrent avec le temps ; la civilisation.
Grattez la sans frotter fort et vous verrez l’ignominie apparaitre avant d’exploser et d’en mettre partout comme il se dit vulgairement. L’intérieur de l’homme salit.
Mensonges, guerres, meurtres, exactions diverses mais toujours imaginatives et cruelles toutes belles occupations humaines qui irriguent leurs activités et les incitent promptement à retrouver leurs instincts de prédateur. Je sais bien que quelques exemplaires de cette espèce créent de belles et bonnes choses. Je ne l’ignore pas, bien sûr.
Chez le chien, rien de tout cela. Le chien nait bon et le demeure. Et malgré cette belle nature, le loup se rapprocha de l’homme il y a quelque quinze mille ans pour devenir chien à son corps défendant, mais s’il le devint c’est aussi au prix d’un contrat réciproque bien compris.
Il fut chien de chasse ou de garde ou bien encore de défense sous l’action créatrice de l’homme s’épanouissant dans son expérience de Mengele de l’espèce.
Mais jamais il ne parvint à extirper du chien sa naturelle bonté, son bonheur de vivre invariable, pourvu qu’on ne la maltraite pas.
Je suis là, près du feu. Mes deux spécimens canins couchés et épanouis, le ventre offert à la chaleur du foyer, chacun laissant, de temps à autre, s’échapper un long soupir symbole de leur bien-être.
L’heure approchant, je me lève. Le plus ancien aussi qui dispose d’une montre n’indiquant que deux horaires, celui du repas de matin et l’autre celui du soir avec une précision d’horloge atomique.
Si les chiens disposent d’une aptitude à la bonté, celle au travail, ou à la propreté ont toutes deux été négligées depuis des générations sans que jamais aucun changement dans leur comportement ne se produise ni ne se transmette.
Devenus des membres à part entière de la famille humaine, au même titre que les enfants par exemple, les choses s’aggravent encore. Désormais, tout leur est permis et les mêmes soins que ceux destinés à un humain doivent leur être prodigués.
N’ayant pas une telle grandeur d’âme et plutôt que leur préparer de petits plats, je fais semblant chaque matin et soir de leur cuisiner des croquettes dans une casserole remisée à cet effet.
Je verse abondamment un éventail de croquettes colorées dans l’ustensile ménager, touille régulièrement avec une spatule en bois au-dessus d’un bruleur de gazinière éteint. Les deux amis, le grand et le petit sont assis. Ils m’observent conscients que quelque chose de beau et de bon va sortir de cette casserole. Je leur dis des mots précurseurs d’un plaisir proche afin d’attiser leur appétit, le tout renforcé par ma régulière simulation de dégustation des croquettes soi-disant soumises à cuisson.
Je touille encore, attrape deux croquettes délicatement avec une cuiller, souffle un peu dessus et leur en donne une à chacun qu’ils engloutissent comme un aperçu du paradis à venir.
Bientôt et avant qu’ils ne se lassent, c’est-à-dire au bout de dix secondes pour l’un et vingt pour le plus philosophe, je répartis les croquettes pseudo fumantes et odorantes dans leurs gamelles.
Ils mangent, avalent sans gouter, lapent leur eau en repeignant les murs invariablement, retournent s’effondrer devant le poêle après avoir fait trois tours sur eux-mêmes et s’endorment, fiers de leur participation à la vie de la famille.
Je vérifie à nouveau si l’un ou l’autre signe de ma transition canine se produit bien.
Ahh, la belle vie.
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