LES LETTRES DE LÉON


A l’ami qui passa et s’arrêta

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Il se réveille. 

Étendu au beau milieu d’une fraiche prairie qui sent le vert et dont le vent doux caresse son corps, il ne comprend pas.

Il s’est endormi dans une cage froide toute de carrelage et d’odeurs qui ne sentent pas bon l’avenir. Son corps, peu à peu emporté par la torpeur il s’est laissé aller à l’espoir promis par les hommes, penchés sur son anatomie, comme des machines mécaniques. 

Voilà tout ce dont il se souvient.

Il n’a pas rêvé, lui qui toujours en avait un d’avance, la plupart du temps éveillé, pour s’en souvenir et le réaliser plus tard. Demain ou après, sans penser que tout pourrait s’arrêter. Et c’est bien mieux ainsi.

Il étend ses bras courbant les herbes qui crissent dans le mouvement. Il se redresse et note qu’il est plus léger, presque comme s’il avait vingt ans ou un peu plus. Il sent bien qu’il est mince et souple, qu’il est nu aussi. Et cela n’est pas dans ses habitudes, aussi s’inquiète-t-il, un peu car il n’a pas peur, ou le masque bien, pour les autres surtout. 

S’il s’agit d’un rêve, il n’est pas de ceux qu’il goutte. Pas le moindre pantalon de velours ou coton beige à proximité, ni de chemise assortie aux carreaux de fins fils bleutés comme il aime à porter.

Et puisqu’il vient d’y penser dirait-on, il remarque, posés à ses côtés, des effets neufs et de belle facture soignés et repassés, à son goût justement, comme s’il avait été attendu.

Il s’habille, tire une brosse de la trousse elle aussi disposée là, se coiffe avec application et se retournant, se regarde dans le grand miroir basculant apparu sous l’arbre, le seul à des kilomètres alentour.                                 

Pas de doute, c’est bien lui. Il se reconnait, même s’il avait oublié son enveloppe de vingt ans. Son regard bleu, sa barbe alors encore juvénile, ses cheveux plus bouclés. Même ses vêtements sont à la bonne taille.

Il est seul, se retourne à nouveau, voit sa maison, tout en haut sur la colline avec les vignes gersoises qui la grignotent, ses tuiles chaudes au soleil, sa terrasse sous les arbres qu’il aurait voulu couper chaque année sans jamais s’y résoudre. Alors il fait un petit signe de la main pour attirer l’attention de ceux qui pourraient y être. En vain.

Il essaie de bouger plus avant, mais s’il est jeune et vaillant, rien n’y fait, il est ancré dans le sol sec, son corps se meut, un peu, mais pas ses jambes.

Il est seul et cela ne lui convient pas, lui qui n’aime rien tant qu’écouter ses amis, donner par petites touches discrètes son opinion, rire de ses saillies et de celles des autres, partager en somme.

Il ne comprend pas. Il fait beau, il est plus tôt dans sa vie comprend-il, dans un endroit inconnu et reconnait l’avenir en même temps.

Le ciel soudain change de couleur, baisse en intensité, s’illumine de personnages blessés, qui se pressent avec lenteur à l’entrée d’un bâtiment froid qu’on a voulu réchauffer de ci, de là, alors qu’aucun incendie au monde ne lui apporterait jamais la moindre chaleur. 

Il voit dans l’entrée le portrait d’un homme dont il comprend que c’est lui. 

Vieilli mais attentif il accueille son épouse, ses enfants, petits-enfants, ses amis, d’ici et d’ailleurs, des relations, dont les visages reflètent la perte d’un être très cher, pour les uns, respecté pour d’autres ou pour tous et dont son départ les laisse hagards.

Il comprend. Il comprend qu’il n’est jamais revenu de cette chambre de carrelage sinistre. Que ceux qu’il a aimés sont restés et l’honorent au mieux de leurs faibles moyens.

Il sent leur présence autour de lui, les mots qu’ils se disent et ceux plus forts encore qu’ils gardent pour leur peine en pensant à lui.

Et plus ils lui parlent et l’entourent et plus ils avancent vers l’ultime séparation d’avec lui et plus il vieillit là, dans sa prairie,  et s’approche de son apparence dernière. 

Il voit dans le même miroir le Georges d’aujourd’hui, tout paré du blanc du temps qui a passé, désormais pour l’éternité et sans retour.

Il se trouve beau et en bonne forme tant il est vrai que son souvenir est celui d’un homme actif dans la force de l’âge bien que de belles années encore lui ait été prises. Mais celles d’avant, il les chérit, il a bien vécu, aimé de celle qui l’accompagnait depuis presque toujours, entouré des siens, au quotidien.

Voilà, il peut marcher de nouveau maintenant. Le ciel lui montre les ultimes moments de sa présence physique sur ce que les humains appellent la Terre. Il voudrait leur dire de continuer sans lui, mais les sons butent sur les cieux qui montrent mais ne transmettent pas.

Alors il marche, pourquoi rester là?  

Il avance à pas mesurés sur un chemin qui s’est matérialisé et dont ni lui, ni nous, ne savons rien et moins encore ce qu’il y a, au bout.

Je me réveille à mon tour.

Dans une chambre d’hôtel qui n’est pas en mon pays, je vais m’habiller comme je ne l’ai plus fait depuis des années et comme je le réserve désormais aux moments de tristesse.

Ces habits devenus oripeaux, je les maudis et me souviens de la raison qui explique ma présence ici et de mon rêve, qui n’en est pas un.

Il va falloir bientôt lui rendre honneur puis rire aussi pour terrasser la tristesse et parce que je sais qu’il aimait cela. Je quitterai mes habits alors pour enfiler ceux du clown que je crois, il appréciait et parce qu’il était mon Ami.

Je crois aussi qu’il n’entendra pas malgré mon rêve récent, mais j’essaie tout de même car les hommes sont ainsi, ils espèrent.

2 réponses à « A l’ami qui passa et s’arrêta »

  1. Avatar de Brigitte Hublet
    Brigitte Hublet

    Quelle émotion, merci Loic pour ce doux moment avec Georges.

    Brigitte

  2. Avatar de Léon Bonafous

    Merci… Parfois malheureusement la réalité étrangle la fiction et il faut faire avec. Merci encore.

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