Il s’appelait Anatole Pièjacon et c’était fort triste, pour lui surtout, car tous les autres et ceci depuis sa plus tendre enfance se régalaient en plaisanteries douteuses.
Ses parents, grands-parents, aïeuls, du plus loin qu’il pouvait s’en souvenir, tous avaient tenté de changer leur nom. Mais rien n’y faisait, soit les tribunaux, croyant à une plaisanterie rejetaient leur demande, soit ils craignaient un attentat et restaient à l’écart. Il existait même un cas où, dans le passé, un Pièjacon avait été embastillé pendant plusieurs années avant que son innocuité ait été confirmée.
Il est vrai que dès lors que leurs concitoyens avaient pris connaissance de leur patronyme, ils hésitaient à s’en approcher et en tout cas jamais dans des endroits trop fréquentés par peur d’une explosion ou d’un autre possible désastre.
Les Pièjacon vivaient au bout d’une impasse, leur maison entourée de parcelles non construites pour éviter une contamination sinon prouvée, au moins probable.
La valeur des biens immobiliers environnants avaient fondu à l’annonce de l’installation de la famille. Il est vrai qu’ils avaient caché leur nom le temps que la construction de la maison soit terminée, ce qui leur valut les reproches et le rejet du voisinage. Avec le temps n’est-ce-pas, chacun apprend à dissimuler.
Le matin, Madame Pièjacon accompagnait ses enfants à l’école adaptée à leur condition de dangerosité en voiture blindée à l’intérieur, changeant chaque jour d’itinéraire, toujours désert, ne manquant pas, par mégaphone de prévenir le voisinage de son départ imminent et bien entendu de son retour.
Grace aux nouvelles technologies, la famille pouvait désormais commander tout ce dont elle avait besoin via internet afin de mener une vie la plus normale possible. Une armée de drones survolait les environs à intervalles irréguliers pour les approvisionner. Madame Pièjacon ne manquait pas de remercier chaque jour Tomazon de ses bienfaits, tant et si bien qu’avec le temps, une sorte de culte un peu païen de Jef Dezos avait fini pas être instauré dans ce foyer si particulier. Quelques bougies, un petit carré de dentelle posé sur la cheminée, des fleurs en plastique, il n’en avait pas fallu plus pour égayer leurs âmes bien silencieuses.
Comme il fallait bien manger, Anatole avait trouvé une occupation qu’il pouvait sans crainte exercer depuis chez lui. Il se demandait parfois comment tous ses ancêtres avaient pu survivre alors que « les autres » les rejetaient encore et encore, au fil des temps passés et présents.
Il y avait bien eu André et son magasin de farces et attrapes, Edouard spécialisé dans le déminage sur champs de bataille actif et bien d’autres encore, mais toujours il fallait imaginer comment survivre.
Puis il eut l’idée.
Plusieurs fois par semaine, Anatole Pièjacon recevait par courrier spécial des colis et lettres piégés, envois suspects, valises étrangement bruyantes qu’il prenait en charge dans son abris souterrain avant de les rendre inoffensifs et de les renvoyer à leurs expéditeurs dès lors rassurés et contents.
L’idée de ce métier était venue à Anatole alors qu’une fois encore il réfléchissait à ce patronyme et à la façon d’en tirer quelque bénéfice puisque personne ne l’aurait jamais engagé dans une entreprise normale au contact d’humains qui se voulaient normaux.
Le temps passait, Anatole vieillissait, toujours aussi passionné par son métier, le confort qu’il lui apportait ainsi qu’à Annabelle et aux enfants. Il se souvenait des efforts qu’il avait du déployer pour séduire Annabelle et cela, en soi aurait suffi à faire une histoire.
Il regardait en arrière, pensif, satisfait de sa vie, désormais en paix avec son patronyme lorsque le petit tournevis lui échappa, tomba au fond du colis en touchant au passage les cosses d’un mince fil rouge et d’un autre bleu, mince également. L’explosion fut belle et grande, Anatole hélas y laissa la vie et le nom des Pièjacon également s’éteignit avec lui puisque seul du nom il n’avait eu que des filles.
Voilà. La fin est triste, mais moins qu’il n’y parait car Anatole malgré un indéniable handicap avait bien vécu.
Et vous verrez, lorsque l’envie me prendra de vous narrer les aventures d’’Etienne Petitpé, que parfois les choses peuvent être plus rudes encore.
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