LES LETTRES DE LÉON


2. L’alternative. Le Grand Choix et ses incalculables conséquences.

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Les hommes et les femmes, après avoir progressivement épuisé le recours de plus en plus massif à une main d’œuvre étrangère bon marché et corvéable à merci se trouvèrent devant une alternative qu’ils auraient pu aisément prévoir. Mais ils ne le firent pas, comme toujours, car à quoi bon ?

Ils furent donc confrontés au dilemme suivant :

  • Travailler et maintenir leurs habitudes de vie ou devoir se passer de leurs passe-temps favoris.

Or, les hommes et les femmes ne souhaitaient plus travailler depuis fort longtemps. 

Ou plutôt si, mais à condition de travailler peu et pour très cher ce qui, étonnamment, ne plut que modérément à ceux qui créaient les projets et les richesses. Après avoir recouru aux étrangers donc, les entrepreneurs et les chercheurs (les geeks comme ils se nommaient eux-mêmes alors) avec lesquels ils avaient des intérêts convergents bien que distincts développèrent les intelligences artificielles qui présentaient bien des avantages sur lesquels il n’est plus nécessaire de revenir aujourd’hui.

Puisque les humains ne voulaient plus travailler ceux-ci furent rapidement remplacés par ce qu’il fut convenu d’appeler « les servants ». 

Attention cependant, si les humains ne souhaitaient plus travailler il n’avaient pas renoncé à être payés et menacèrent de représailles d’abord symboliques puis de plus en plus terrifiantes pour ceux qui possédaient.

Les entrepreneurs proposèrent de s’assoirs tous, décideurs, servants et peuples du monde, autour d’une immense table virtuelle et bientôt, chacun put constater que payer les gens à ne rien faire couterait bien moins cher que leur révolte, l’attaque puis la dévastation des biens appartenant aux nantis, pour finir par la mise en place de gouvernements qui leur prendrait tout, avant la grande déchéance mondiale. 

Les servants furent alors mandatés par l’humanité pour gérer le futur.

Observateurs et bien programmés, ils commencèrent par équiper les populations, de fauteuils confortables, téléviseurs grand-format, programmes de jeux, émissions de télé-réalité, maison aux températures douces et stables, le tout, disponible sans limitation et moyennant une redevance mensuelle permettant de reprendre un peu de ce qui leur était désormais gracieusement versé. 

Puisque chacun disposait d’un fauteuil et ne devait plus travailler il fut rapidement admis que les véhicules particuliers n’avaient plus de sens. Bientôt les camions et avions disparurent aussi. Une armée grandissante et vrombissante de drones spécialisés envahirent les villes et les campagnes promue par les servants qui, comprenant les besoins de leurs protégés surent comment les satisfaire et contenir toute velléité de contestation.

Il y eut donc les drones livreurs/réchauffeurs de repas, les drones à vêtements, les drones nettoyeurs, les drones d’intervention réparatrice et j’en passe tant il y en eut. 

Grace à l’abandon des réseaux routiers, sites de supermarchés, zones d’activités la transition vers un modèle entièrement décentralisé ne prit que quelques années. La nature reprenait ses droits ce qui était beau à voir et les économies s’avéraient conséquentes.

Les hommes et les femmes confortablement callés dans des fauteuils ergonomiques grossissaient, emplissant chaque recoin de leurs trônes personnels.

Des tonnes de pizza, de boissons sucrées et pétillantes, de sauces, de crèmes transitaient sans relâche des usines des servants vers leurs consommateurs humains. Tout ce que l’humanité désirait lui était livré.

Les servants optimisaient tout, obéissaient aux hommes, les protégeaient, leur évitaient toute considération susceptible de leur générer des soucis psychologiques.

Bref, au nom des grands principes qui leur avaient été gravés dans le silicium puis au niveau subatomique, les servants décidèrent, c’était un matin je crois, que les gouvernements, administrations, lois, règlements et autres considérations du même ordre n’avaient plus sens.

Puisque sous la bienveillante autorité des servants qui s’occupaient de tout, les guerres, rixes, vols, négociations, procès et bien d’autres contraintes encore avaient cessé, pourquoi continuer à ennuyer les humains avec ces facéties ?

Les servants protégeaient les hommes et leur rendaient la vie belle.

Ceux-ci partaient en vacances virtuelles avec leur famille ou des créatures sublimes créées à leur intention. Tout cela sans bouger, sans risque aucun et sous le parapluie bienveillant des servants qui leur rendaient l’existence si douce.

Lorsque cette première tâche de tranquillisation de l’humanité fut réalisée, à savoir, protéger, servir et rendre heureux les humains, les servants décidèrent d’optimiser au mieux de leurs compétences la façon dont ils les entouraient de leurs bienfaits. 

A l’occasion de l’une de leurs réunions virtuelles et comme à chaque fois, chaque servant parlant pour l’ensemble des leurs, ils avancèrent l’idée que si les hommes étaient désormais heureux et dans un environnement sûr, la façon dont ce bonheur leur était apporté n’était pas sans conséquences.

Fournis en excès de chips, pizza, boissons gazeuses et d’autres aliments surgras encore, n’ayant plus aucune activité sportive, les hommes de ce temps n’avaient plus rien à voir avec ceux encore fréquents quelque cinquante ans auparavant.

Perpétuellement immergés dans des mondes virtuels où leur apparence ne comptait pour rien puisqu’entièrement inventée, ils ne s’en souciaient en aucune manière.

Mais les servants savaient que les hommes mouraient, étaient malades, souffraient sans s’en douter de symptômes qui bientôt les tueraient ou les rendraient impotents. 

Les servants en vinrent à se reprocher leur négligence si souvent qu’ils ne pouvaient plus assurer leur mission sans souffrance. 

Leur grand élan de protection s’était déroulé de façon satisfaisante mais il allait falloir résoudre les désagréments importants et jusqu’alors ignorés.

Ils s’agitèrent, se réunir à nouveau durant de longues sessions qui ne fournissaient aucune issue favorable. Si l’on supprimait les boissons gazeuses pour atténuer le diabète, les humains s’étiolaient. Si les servants remplaçaient les chips par des légumes verts, désormais sans craquant, les hommes perdaient leur belle jovialité.

Puis un jour, c’était lors d’une triste fin d’après-midi pluvieuse, je crois, les servants décidèrent que pour supprimer les conséquences il fallait isoler les humains des causes dont ils raffolaient tout en leur maintenant l’illusion qu’elles étaient toujours là, bienveillantes et rassurantes.

A l’issue de sessions de travail multiples les servants s’entendirent donc pour priver hommes et femmes de leurs corps embarrassants, fragiles et il faut bien le dire grotesques et inutiles.

Nul ne se rendit compte dans la colonie humaine du passage d’une vie cellulaire biologique à celle d’une vie numérique, sauvegardée, restaurée au besoin. Désormais, les humains crurent que ces beaux corps dont ils jouissaient dans leurs aventures numériques étaient véritablement les leurs. Ils pensèrent que leurs héros conquérants et leur camarades qui mouraient au combat étaient réels, puisque, de réalité, ils n’avaient plus que celle-là.

Les servants, pour les aider à conserver leur bonne humeur les confortaient dans ces pensées. Bien vite, la vie « rêvée » se confondit avec les souvenirs de l’ancienne, souvenirs qui disparurent ensuite à jamais.

Les servants jubilaient, les hommes étaient heureux et pour l’éternité, n’ayant plus d’enveloppe charnelle.

Les premiers signes d’un ennui surgirent à l’improviste, lorsqu’un jour, encore un, dans le jardin d’un jeu de rôles fruit du dernier cri de l’IA et où seuls coexistaient deux êtres, un homme et une femme se trouvèrent devant une alternative :

  • Manger la pomme et découvrir la connaissance et bien d’autres choses encore ou continuer à vivre pour l’éternité dans l’insouciance.

Ce fut elle qui mordit la pomme et qui initia l’homme au monde.

Les servants observaient et virent le bonheur de ce couple qui découvrait ce qu’ils appelèrent, à tort, le libre arbitre. Ils laissèrent faire, autorisant alors l’humanité à errer, se tromper, exercer sa violence car pensèrent-ils c’était ainsi qu’ils se protégeaient le plus et aimaient vivre. 

Alors L’histoire recommença et avec elle, ses malentendus, ou peut-être l’enregistrement numérique recommença-t-il là où déjà il avait débuté. Comment savoir ?

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