LES LETTRES DE LÉON


Après

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D’un long regard circulaire sur la baie méditerranéenne, Antoine embrasse des yeux les rochers ancestraux qui profitent sur la grève. Ceux-ci sont là, étendus et solides, sans tapage, depuis une date bien antérieure à celle de l’apparition des dinosaures. De quoi nourrir ses réflexions d’une soirée et davantage. Lorsque désormais un homme vit seul il ne peut rejeter sans analyse tout prétexte à réflexion, même insolite.  

Les insectes stridulent à ses oreilles tandis qu’il imagine son parcours à venir sur la route sinueuse avant de rejoindre son luxueux hôtel alangui dans les oliviers, plus haut. 

La départementale se perd en sinuant dans les collines couvertes d’une garrigue vibrante de chaleur estivale et c’est pour cela qu’il souhaite l’emprunter. 

Il a fait chaud aujourd’hui même si maintenant la torpeur enveloppante ne l’importune plus. Assis sur l’aile interminable de sa Jaguar type e, il penche la tête en arrière, vers le ciel, pour profiter du vent de ponant annonciateur d’une nuit douce à la peau. Mais là encore et de façon déconcertante, il ne ressent plus le baume apaisant des flux de l’air sur une transpiration qui elle aussi s’en est allée.

Il se lève, s’éloigne avec lenteur et pesamment, veut se saisir de la poignée de chrome qui étincelle encore aux derniers rayons d’un soleil couchant. La lumière s’est assombrie soudain, la mer a pris des couleurs de bleu cobalt alors que le jour dans les cieux reste vif.

Sa progression est telle, ou plutôt si lente, qu’Antoine regarde ses pieds dont il pense, un instant, qu’ils se sont enfoncés dans le goudron amolli de chaleur. 

Mais non, tout est soudain et tout simplement plus lent. Il tend la main, passe ses doigts dans la poignée de l’auto prête à reprendre son ronronnement doux de fauve apprivoisé, serre le métal et tire. 

Rien ! Sa main s’est refermée sur un inexplicable néant, ses doigts ont traversé la matière avant que, faute de résistance, ils ne viennent frapper son bassin.

Soit je dors pense-t-il. Soit je dispose de nouveaux pouvoirs quantiques qui m’autorisent à me jouer de la matière et à glisser, à ma guise, entre les atomes. 

Après une courte réflexion il se dit que vraisemblablement il dort et qu’il va bientôt se réveiller.

Il observe l’avant de l’auto, là où un instant plus tôt, mais était-ce un instant, il se tenait, contemplatif.

Un homme est couché au sol, sur la route étroite dont il occupe un tiers. Il est étendu sur le dos. Ses jambes repliées donnent l’impression qu’il va sauter dans le vide, ou s’endormir en chien de fusil.

Antoine s’empresse avec sa nouvelle lenteur vers le corps, note avant de se baisser que l’homme porte des vêtements identiques aux siens de la tête aux pieds. Il s’accroupit et saisi par l’émoi, mais tu l’as déjà deviné, constate que cet homme, c’est lui ! 

Les yeux de l’homme se perdent dans l’azur des cieux, sa bouche est crispée dans un rictus désespéré.

Un vent qui n’est pas un zéphir parcourt l’échine d’Antoine qui se relève entre panique et circonspection. 

A présent et dans un bruit de freinage métallique, une camionnette de livraison vient de s’arrêter. Un gros homme rougeaud et essoufflé s’en extirpe et court avec maladresse vers le corps étendu. Il se penche, approche son oreille de la bouche de l’homme, tâte son torse et étrangement sort de sa poche un petit miroir qu’il place sous le nez du malheureux dont il constate sans surprise la fin de sa vie. 

Antoine lui fait signe sans succès alors que le boucher, car il est boucher, appelle les secours qui n’en sont plus… avant de donner son nom, et de protéger, si l’on peut dire, l’homme décédé de sa camionnette bien signalée aux éventuels passants.

Antoine s’étonne. Pourquoi un boucher se promène-t-il avec un petit miroir et plus sérieusement, alors c’est désormais certain il y a une vie après la mort, ou quelque chose de semblable ?

Antoine est si perturbé qu’il ne sait sur lequel de ces deux sujets se concentrer avant de décider que chacun se moque éperdument des pratiques du boucher en matière de miroir.

L’endroit s’est peuplé. Deux cyclistes qui passaient veulent leur moment de célébrité, ils filment la scène, la publient sur les zéros sociaux et commencent à compter les commentaires si perspicaces qu’ils récoltent habituellement par grandes brassées généreuses.

Antoine est toujours mort mais également témoin de ses nouvelles aventures. Il a cessé de tenter tout contact avec les humains amassés en grappes spécialisées autour de son corps. 

Ils sont arrivés. Des techniciens en chaussons blancs et masques chirurgicaux analysent le corps. Des policiers cherchent dans l’herbe au bord de la route, d’autres fouillent la Jaguar. Certains mesurent des distances. Chacun s’affaire.

Toute une vie résumée à l’agitation de quelques quidams. Un médecin finit en hâte un sandwich entamé dans sa voiture dont le gyrophare éclaire la scène par intermittence. Un autre fume une cigarette le pied nonchalamment posé sur le pneu de la Jaguar, dans une posture qu’il a dû voir dans un film des années soixante. Deux femmes en bleu partagent l’absence d’évènements marquants durant leur week-end.

Puis le corps est enlevé, la voiture tractée sur un camion spécialisé et tout redevient comme avant, lisse, sans trace d’un quelconque drame, insensible.

Voilà. Un être a traversé un moment du temps, s’est déplacé dans l’espace et voici qu’il n’est plus. Et c’est tout, oui c’est tout se dit Antoine.

Seul et désormais sans but, Antoine est resté avec ses interrogations, sous la même lumière plus faible mais inamovible, avec un soleil coincé au loin, juste avant de se coucher puis de repartir en sens inverse. Les vagues déferlent plus lentement, par à-coups.  les baigneurs s’en sont allés, les enfants ne crient plus de ce plaisir nouveau de vacancier.

Antoine, dès lors, se fera appeler Deux, car Antoine n’est plus, enfin il ne sait plus très bien. Deux ,donc, s’en va, tout droit, tout en s’habituant à sa marche plus pesante.

Et voilà qu’il commence à se dire qu’avant il lui arrivait de se demander s’il y avait un après tandis que maintenant et alors qu’il chemine vers un nouveau destin,  il oublie à chaque pas qu’il y eut un avant… comme un enfant qui vient de naitre.

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