Des années s’écoulèrent en gouttes rapprochées. Des années par dizaines, bientôt, qui firent un demi-siècle puis davantage encore. Elles passèrent en un défilé incessant d’une platitude insoupçonnée même si pour d’extérieurs observateurs elles parurent revêtir les oripeaux un peu fétides d’un semblant de succès. Pour paraphraser un peu l’ami Corneille; à vaincre sans effort on triomphe sans gloire… Mais enfin, j’avais tant d’années, pensais-je alors, que j’aurais pu en faire le commerce, je les usais, les gaspillais, j’en fumais même tout un paquet, inconscient que j’étais.
Parfois elles se concentraient à un rythme endiablé, parfois, mais plus rarement, elles s’alanguissaient avec sensualité au bord de la Dordogne adoptant son rythme des années de chaleur intense. Les journées se ressemblaient, émaillées d’échappées temporaires plus ou moins opportunes. Des habitudes s’installaient qui en poussaient d’autres sans jamais les remplacer tout à fait. Des rêves naissaient bien sur, de moins en moins nombreux et certains se réalisaient, comme si l’important justement était qu’ils se réalisent.
Le bonheur, ce Graal moderne qu’on voudrait salvateur était invoqué, en vain, comme une divinité qui se faisait rare et qu’il convenait de convoiter tel un bien matériel identique à tant d’autres.
Je me savais aisé, en apparence bien portant, un sourire de circonstance perpétuellement affiché sur ma face, un brin de prétention habitait ma démarche, un soupçon de défi porté telle une virgule déformait le coin de ma bouche, toujours le même.
La banalité l’emportait sur l’exaltation, la laideur le disputait à la création, l’ennui, pour tout dire allait gagner la partie lorsque dans un sursaut qui n’eut rien de volontaire, je m’abandonnais, un jour au supposé délice de l’inactivité.
J’avais atteint un seuil de dégoût et d’abomination qui m’apparut un jour comme Marie à Bernadette et je laissais l’orage se former afin qu’il ruine mes constructions alors que comme souvent j’aurais pu le terrasser avant qu’il ne me gagne. J’étais comme un boxer sonné qui soudain décide que le jeu n’en vaut plus la chandelle. Je parvins à convaincre mon entourage professionnel de mon inutilité, au besoin, je me rendis insupportable, grincheux et tatillon sans jamais évidemment sombrer dans l’incompétence ce qui m’aurait été fatal. J’attendais, avec une patience que je ne me connaissais pas que l’annonce me fut faite de mon départ provoqué. Cela tarda un peu puis survint.
Je jubilais et endossais aussitôt les habits sur mesure qu’un avocat m’avait taillés, ceux du cadre supérieur, ancienne élite de la nation, frappé en plein ciel de gloire, dégradé, dépossédé de ses médailles laborieuses, de sa voiture de luxe, montré du doigt dans son quartier, bref, ceux d’un homme socialement détruit. J’étais en fait libéré, comme allégé de ce fardeau d’émotions vaines, de considérations futiles, d’élévations naines.
La libération s’accompagna d’un afflux massif d’oxygène probablement provoqué par le changement subit de situation, lequel entraina la révélation de maladies diverses et variées jusqu’alors cantonnées dans des endroits sous vide protégés d’une oxydation inévitable et fatale. Je frôlais la mort, de loin, reconnaissons-le, m’habituais à l’idée que les journées ne m’apportaient plus leur lot de sirupeuses problématiques soit-disant périlleuses, complexes et solubles par moi seul me disaient ceux qui avec complaisance me les avaient communiquées. Je me levais plus tard, plus tard encore, jusqu’à la limite de fort tôt tant j’avais allongé la notion de tard. Plus rien de professionnel n’occupait mon esprit que j’apprenais chaque jour à découvrir. Voici qu’il était capable de proposer du monde une vision non formatée, triangulée, divisible par neuf pour en faire la preuve. D’étranges sentiments ou concepts nouveaux m’envahissaient; l’évasion, la peur, la réflexion, le temps, le plaisir d’observer, l’étrange sensation d’écouter, même quand le babillage issu de sa pratique ne présentait aucun intérêt, la fin des vanités, l’adaptation immédiate au rien.
Puis tout se fondit en une envie d’écrire, sans but, comme pour déverser sur le papier des sentiments inexprimés, des dérives pensées mais aussi pour libérer des parties de cerveau engorgées par un formatage calculé. Cette ultime tentative s’avéra vaine, mais me voici encore, devant vous à déverser des mots assemblés, figer des phrases, imaginer des situations organisées sans grand intérêt mais qui, ô surprise remplissent ma vie de petits bonheurs indescriptibles et n’est-ce pas l’essentiel?
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