LES LETTRES DE LÉON


Terreur

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Dans la lignée misérable des héros que la Nation se plait à nommer ainsi, il y a parmi ceux que je hais le plus une catégorie que j’exècre, que je voue sans hésiter aux gémonies de l’enfer, celle des fouineurs, des mal-mis, des traine-savates, des pieds parés de chaussures cloutées, j’ai nommé avec dégout les policiers. Je ne sais si le fait que j’endosse avec délectation les habits d’un tueur donne, si j’ose dire, corps à cette détestation, mais c’est un fait, je ne leur reconnais aucune qualité, bien moins encore, toute utilité.

A peine étais-je sorti de l’âge de l’ignorance, de l’admiration béate et déjà avais-je débuté ma carrière que la société aime à considérer comme criminelle, vers douze ans donc, que cette sourde répulsion m’avait conquis. Je m’étais sans choisir inscrit au ban de la société et toute forme d’autorité, de régulation, de frein à mes pulsions ne mérita bientôt de ma part que dégout et dépit. Je n’essayais jamais pourtant d’exécuter quiconque des représentants de ces professions tant seule comptait mon oeuvre purificatrice et rédemptrice qu’un écart imbécile aurait compromise. Je me contentais, au fil du temps de les mener sur le chemin de l’erreur, ce que par bonheur et grâce à une intelligence hors du commun j’étais parvenu à réaliser jusqu’à ce jour.

Je grandissais dans la terreur de mes semblables que peu à peu je remplaçais par de la colère et du ressentiment comme l’aurait certainement analysé un de ces autres hérauts de la société moderne, le psychiatre, équivalent intellectuel et tout aussi inefficace du policier.

Le jour, je travaillais, effacé et appliqué, à composer des journaux, alignant des caractères de plomb sur leurs réceptacles dédiés à l’impression. Je n’échangeais que très peu, arborais une mine fermée, ponctuée de quelques sourires et parvenais avec talent à passer pour un être limité mais fiable auprès de mes congénères. J’inexistais au plus fort de mes capacités car seule comptait ma mission qui tendait l’ensemble de mes instincts et nourrissait mes plans vers le but ultime que je m’étais fixé. 

Je partais le matin et rentrais le soir, chaque jour à la même heure dans mon petit studio, prenant soin d’éviter ma concierge qui, parfois, m’attendait au pied de l’escalier pour me communiquer je ne sais quelle nouvelle sans intérêt. Je lui souriais et opinais de la tête pour donner bonne impression sans écouter ce qu’elle disait. Je montais les six étages. Parfois une marche craquait et je maudissais l’instant jusqu’à ouvrir la porte qui donnait sous les toits. Je pénétrais ce logis si bien rangé où rien ne divulguait la présence vivante d’un occupant. Je retirais ma veste et l’accrochais à la patère, bien parallèle aux vêtements déjà pendus après avoir sorti mon stylo que j’alignais auprès des autres rangés sur le bureau étroit près de la fenêtre. 

Je dinais de rien sinon de peu, m’endormais tôt après avoir longuement observé le plafond rampant, perdu dans d’interminables pensées enchâssées et que d’autres auraient considéré comme déroutantes.

Je ne connaissais ni le plaisir ou les projets, ni l’envie ou la pitié, ni la peine ou le mal. 

Je m’efforçais de traverser sans la marquer la vie de ceux que je côtoyais. Je faisais de sorte que si, un jour, par un hasard peu probable quelqu’un venait à leur demander de me décrire ils soient dans l’incapacité de le faire, tant ma personnalité était transparente. Il n’est pas trop grand diraient-ils, avec un air agréable quoique bien effacé, bien élevé mais distant, oui c’est cela. Mais quoi d’autre? dirait l’homme chargé d’en savoir davantage. Je ne vois rien répondraient invariablement les témoins faisant monter l’agacement jusqu’à un paroxysme difficilement supportable. Mais cela n’arriverait pas car jamais ils ne parviendrait à un point si avancé de leur enquête, jamais ils ne s’approcheraient si près de moi.

La nuit, après avoir assez dormi, je me réveillais brutalement, souvent en nage. Le moment était là, mes pas me guidaient vers le tiroir de la table que j’ouvrais doucement. Désormais, chacun de mes mouvements serait imperceptible. Je regardais l’alignement de couteaux de boucher au manche de bois de hêtre posés dans dans leur boite de rangement. J’en sortais un, en mesurais la finesse en le caressant sur mon pouce, le reposais avant d’en saisir un second. Je saisissais la longue lanière de cuir, l’attachais au bord de la table avant de passer et repasser le fil du couteau jusqu’à ce que ma satisfaction soit aussi affutée. Je refermais la boite, repoussais le tiroir, sortais sans bruit de ma chambre et descendais par l’escalier en évitant la marche grinçante avant de sortir dans la rue, tous sens en alerte, vers la continuation de ma mission.

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