Les vents piquants et tourbillonnants du Grand Désert assèchent avec méthode les collines du Gers autrefois vertes de vie comme le temps flétrit les sentiments rompus à se faner. Augustin passe le dos de sa main aux cales profondes sur ses lèvres craquelées puis l’élève en conque au dessus de ses yeux pour lutter contre les rayons aveuglants du matin. Il puise quelques gouttes d’une eau viciée de sa gourde en peau de chèvre synthétique, nettoie ses dents et crache au loin un jus sale.
De son beau regard bleu qui s’envole il couvre les étendues caillouteuses qui composent désormais son domaine et auxquelles se superposent encore ses souvenirs de vignes abondantes, de blés caressés par la brise, de peupliers ondulants au bord du cours d’eau. Ses dernières tentatives pour extraire du sol quelque organisme végétal se sont avérées vaines. Plus rien ne vient, comme on dit, même un arrosage faible quoique régulier ne parvient plus à ensemencer la terre. La terre est morte justement, elle n’est que sable brulant et buissons qui roulent sans finalité vers le haut puis le bas des collines ravagées.
Dans le pickup brinquebalant qui fut blanc, un jour, il a entassé ses quelques possessions, celles qui ont encore un sens, qui peuvent l’aider à reconstruire ailleurs si la vie cesse enfin de jouer avec son existence.
Il se retourne et pose un regard désenchanté vers les quatre tombes de taille décroissante qu’il a creusées au plus haut point des rondeurs qui entourent la vallée. Sur chacune, un amas de pierres rappelle qu’ici, avant, vivait une famille à lui arrachée par le vent mauvais de l’adversité.
Même les larmes ne trouvent plus le chemin de ses yeux secs, comme les paumes meurtries de ses mains. Sans y paraitre, doucement, forcé par le courant il s’est habitué à la mort de ce qui l’entoure, vie végétale d’abord, animale ensuite, proche enfin. Un instant, il pense à creuser une ultime fosse, plus grande encore puis y renonce, davantage par respect pour la mémoire de ceux qu’il a aimés que par goût de vivre.
Sur chacune des sépultures il a déposé une fleur de plastique qu’il a trouvée plus loin et l’a enfoncée afin que pendant quelque temps elle rappelle aux passants la vie éteinte trop tôt qui repose ici, sous la dureté cassante du sol. Des cailloux aigus posés là en butte surgissent les souvenirs des visages enfantins et celui de sa femme que l’amer destin lui a ôtée en dernier comme on vous arrache les membres, en plus douloureux encore. Du bout des doigts, il caresse les noms qu’il a gravés dans des pierres plates et qui désormais seules rappelleront aux hommes ou à ceux qui les remplaceront qu’un jour la vie, ici, fut féconde. Il ouvre à nouveau le pendentif accroché à son cou parmi d’autres plus anciens et regarde la gravure de sa famille désormais associée à celles de son passé.
Après avoir vérifié son chargement, il grimpe dans son véhicule, s’assoit dans le fauteuil qui gémit, vérifie la présence du fusil à ses côtés dont les preuves de son usage fréquent et répété reposent quelques centaines de mètres plus bas au bord de l’ancien ruisseau.
Il tourne la clé dans le démarreur, la bête de métal toussote un peu puis s’ébroue. Plus loin, pense t-il, plus loin. Il s’élance dans un nuage de poussière, suit la piste de l’ancienne route et se dirige, il ne sait où, vers cette quatrième transhumance plus au nord, toujours plus au nord vers la fraicheur et l’abondance présumées.
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