Je ne suis pas grand mais rond déjà. Redondant et sale également. Abandonné sans retour, errant sur mon vieux cheval, grand et maigre, l’ami de mes échappées imaginaires, docile et fidèle.
Les yeux vides et perdus dans l’avenir posé loin, au bout de la route, toujours au bout de la route puis à nouveau loin vers la prochaine route. Mes pieds abimés frottent le sol par intermittence, heurtent quelque écueil imparable de la vie, les uns suivis des autres enlevant chaque fois leur livre de ma chair avariée.
Ma peau se plisse de mes excès de soleil comme un crapaud se gonfle de ses pustules héréditaires. De mes yeux, nulle larme ne coule. Pourquoi faire? Seules les larmes qu’une autre pourrait voir ont un sens. Sinon, à quoi bon.
J’avance en rond sans doute, passant et repassant par des chemins que je reconnais sans passion, les yeux, loin devant dans l’avenir. A mes côtés déjà Sancho a disparu. Depuis si longtemps que je doute de son existence et à dire vrai je m’en moque. Il ne fut jamais Vendredi, ni moi Robinson.
J’avance ou je tourne, qu’importe. Je visite et me pose, je vis et je revis des vies toutes pareilles de plate lassitude et toutes différentes d’évènements impromptus qui jamais ne me touchent.
Je projette sur les murs des maisons que j’occupe l’ombre affadie de temps des sentiments que j’y abandonne.
Dans les forêts des campagnes que j’occupe, sans conviction, j’accroche quelque amour inutile que j’abandonne sans y penser. J’en ai laissé tant et tant que je peine à en produire quelques uns qui puissent intéresser les arbres, mes amis.
Je suis vide de vie, creux d’amitiés, étranger à l’amour.
Alors j’avance. Pour qu’au moins le paysage change, pour que la vie s’agite le long de ma route, que les arbres bruissent, que les rivières me saoulent et me parlent de leur voyage vers la mer.
Je progresse à petits pas lourds de mon cheval âgé, un peu trainants et surtout sans but. Lorsque le film de la vie passe chaque soir les platitudes de la vie qui ne prennent relief que lorsque s’établit l’échange, je quitte mon repère.
J’efface mes traces, je brûle quelques navires, je renie quelques reliques et j’installe ma caravane en quelque endroit nouveau que j’espère plus accueillant. Comme si le mouvement allait créer l’agitation puis la nouveauté. Comme si je n’étais pas moi-même responsable de ce vortex vertigineux. Comme si je ne savais déjà que le déplacement n’est qu’illusion.
Mais je ne sais rien d’autre ou je ne sais plus, enfin je ne sais pas.
Autrefois, j’ai semé des fleurs de désir comme autant de doux pièges pour celles que je convoitais. Je les relâchais le matin, les soignais des plaies de mes pièges et les renvoyais à d’autres aventures.
J’ai soufflé dans des appeaux si variés que je m’étonnais de la subtile variation de leurs sons ensorcelants. J’ai acheté et volatilisé les parfums les plus subtiles, murmuré à leurs oreilles les mots qu’elles aimaient et auxquels je croyais. J’étais expert, un temps.
Je suis descendu de mon cheval, j’ai regardé ce chien qui depuis quelque temps m’accompagne sans qu’il sache bien pourquoi. J’ai observé le visage que me renvoyait l’étang d’eau sage et doucereuse. Je n’ai pas reconnu cet homme dont les yeux pitoyables tombent un peu. J’ai bu pour apaiser mon esprit surchauffé. J’ai regardé autour de moi puis j’ai décidé qu’il était temps de partir, de mettre entre moi et cet ici une distance appropriée.
Car plus loin, loin devant posé là, il y a un avenir et c’est là justement qu’elle m’attend. J’ai grimpé sur mon cheval fatigué, sifflé le chien, mon reste de bonheur et j’ai pris la route à gauche au carrefour vers là-bas, tu vois?
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