Elle marche vite au bord de l’océan sombre et remuant.
Sur le sentier qui longe les étangs salés, elle trotte et ses pieds tapent les flaques disparates qui éclaboussent ses bottes de pluie.
Le ciel d’un tweed sale et moutonnant, entremêlé de blanc et gris, pèse sur son esprit bousculé. De rares goélands piquent le ciel de leur déplacement fluide et l’esprit de leurs cris aigus et déchirants.
Des embruns salés poussés par le vent en bourrasques fouettent et piquent sa peau meurtrie qui rougit.
Alors Hélène s’écroule sur le banc écaillé face à la mer, tourmentée. Elle enfouit sa tête dans ses mains tandis que ses épaules se soulèvent en vagues régulières et profondes. Les larmes ajoutent à la pluie la tristesse qui lui manquait pour caresser le désespoir.
Elle projette à l’horizon son beau regard noir illuminé de larmes épaisses. Elle tremble, un peu, beaucoup, respire l’air marin en courtes bouffées saccadées. Elle se souvient qu’il pleut et remonte la capuche trempée de son kabig sur ses cheveux collés. Elle serre les épaules dans un mouvement inconscient, arrondit le dos, croise les jambes sous le banc avachi.
A l’horizon, un déferlement serré de nuages plus noirs encore court vers la côte au rythme des torrents de pluie serrée qu’il déverse dans sa progression. De longs rouleaux d’écume gonflés par le vent s’épuisent à user la côte, encore et encore, sans repos.
Martin est là aussi, interdit, immobile à quelques pas.
Elle observe le paysage, admire la puissance de la nature, sa beauté mêlée des sentiments que les hommes lui prêtent; noirceur, tristesse, mort, pour aujourd’hui…
Derrière elle, plus loin, quelques rayons de soleil caressent la lande. La bruyère naine est partout, fière et forte, dressée et prête au déluge qui s’approche. Elle apporte, quelles que soient les circonstances la gaieté qui fait défaut au granit, fut-il rose.
Son esprit, empli des souvenirs indélébiles accumulés pendant ses vingt ans de services, ne la laisse plus en repos. Meurtre, torture, viol, démembrement, se sont peu à peu invités à sa table emplissant sa mémoire de leurs miasmes immondes.
Elle songe à l’image d’un monde équilibré et beau dans lequel sans doute l’homme n’aurait pas sa place. Elle sent dans ses reins la crosse du Sig Sauer ultime rempart entre la barbarie et l’ordre, même instable.
Elle se souvient de l’homme intelligent assis en face d’elle et de Martin.
Un homme grand, mince, affable à la diction posée. Les mains entravées, attachées à la barre de métal fixée à la table elle fixe ses yeux dans lesquels elle ne lit rien, dans lesquels, personne jamais ne lit rien.
C’est un homme âgé, qui raconte en les revivant ses infernales exactions. A l’évocation des blessures immorales infligées à ses jeunes victimes innocentes, un sourire à peine esquissé étire ses lèvres qui s’emplissent de cruauté.
Elle a, pour la première fois senti l’émotion l’envahir, franchir les digues construites pas à pas, avec le temps puis submerger ses sentiments. Elle a tourné la tête imperceptiblement pour égarer la tourmente. A peine mais suffisamment pourtant pour que le tueur, à l’évocation de son troisième meurtre, ne perçoive son désarroi. Depuis, il multiplie les détails inutiles, savourant les effets de ses paroles sur le visage qu’elle tente de maintenir dans une impassibilité qui se craquelle.
A chacune des rides jusqu’alors inexistantes qu’il imprime sur son visage il élargit son sourire jusqu’à parvenir à une jouissance discrète mais indubitable.
A son tour elle l’observe et tente d’exprimer sans mot son mépris, pas son dégoût, non, il apprécierait.
Mais désormais, l’homme arrêté, piégé, qui sait qu’il a perdu et ne retrouvera pas de si tôt une liberté qui jusqu’ici ne l’a poussé qu’au crime, se tait.
Puis, avec une infinie douceur, il annonce que d’autres encore sont mortes, qu’il en a un souvenir tenace et souhaite t-il préciser, divertissant. Moyennant quelques aménagement insignifiants, il aurait plaisir à indiquer là où il les a rendues à la terre après les avoirs arrachées à leurs proches, à l’avenir, au bonheur sans doute.
Hélène sent les murs s’écrouler, saisit son arme, engage la première balle dans le canon tout en élevant son bras et fait feu trois fois.
Martin n’a pas eu le temps d’intervenir, les trois projectiles se sont enfoncés profondément dans le mur de la salle d’interrogatoire, derrière le tueur qui désormais se tient l’oreille gauche, assourdi. Des éclairs de peur et de haine entremêlés passent et meurent dans ses yeux.
Hélène ne ressent rien, remise son arme, dégage son bras de l’emprise de Martin et s’en va, vers l’océan.
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