Je sacrifie ce jour à ma visite régulière chez Monsieur Fnac afin de prendre connaissance de visu des dernières nouveautés numériques, inutiles mais fascinantes, des livres récemment sortis, des accessoires divers et variés dont je n’ai nul besoin. Et comme à chaque fois, je terminerai par le rayon TV afin de vérifier si désormais les formats d’écrans sont plus imposants que la largeur du mur de mon salon.
A peine ai-je passé la porte automatique du magasin qu’on dit dédié à la culture qu’un choc de massue frappe ma rétine qui souffre un peu, jusqu’à mener à une temporaire cécité heureusement bien vite oubliée.
Quoi? Le rez-de-chaussée est empli de casseroles, couteaux, aspirateurs et autres outils certainement culturels mais dans une autre dimension. Puis, je me souviens que Monsieur Fnac et Madame Darty ont régulièrement convolé en justes noces il y a quelque temps et je comprends qu’ils s’organisent pour que désormais chacun puisse lire en cuisinant ou écouter de la musique en faisant sa lessive.
J’avance avec appréhension parmi les poêles brillantes qui espèrent me séduire, les friteuses béantes qui m’aguichent de leurs intérieurs prometteurs lorsque soudain, à l’orée de l’Escalator, il est là.
Juché sur une petite estrade de bois argenté, circulaire, elle-même hissée sur une table ronde recouverte d’un feutre rouge, le Thermomix modèle TM6 tout en inox scintillant et Bakélite noire est là. Il est beau, il le sait et oh surprise, il tourne lentement pour que les ménagères et ménagers (pourquoi pas) puissent admirer ses courbes calculées, sa plastique moderne avant que de pouvoir goutter à ses plats mitonnés car, vous le savez, le Thermomix est l’as des robots, celui qui ne ressemble à aucun humain mais qui, dit-on, le nourrit comme personne.
Je l’avoue, je suis impressionné. Je ne compte plus les émissions, reportages et incantations appuyées que France Info livre à mes oreilles depuis des mois concernant l’objet en question. Il faut l’avoir disent-ils. C’est moderne, précis, cela économise un temps fou (pourquoi fou?) et de surcroit tout ce qui en sort est bon.
Celle que je reconnais pour être vendeuse démonstratrice de chez Vorwerk la maison mère allemande de Thermomix ne se lasse pas de circuler devant son robot, laissant ses mains caresser l’impétrant, de ci, de là. Elle se retourne en libérant sa robe rouge en une corolle parfaite, un sourire engagé aux lèvres. Je n’écoute rien de ce qu’elle dit lorsque parfois elle cesse de se mouvoir avant de relancer son petit manège si séduisant. Des femmes arrivent, partent, des hommes aussi et elle, coupe au carré parfaite, dents blanches continue sans discontinuer à vanter les mérites de cette merveilleuse invention de la toute fin de siècle dernier qui n’aura donc pas connu que des guerres.
Je suis fasciné par les moyens, le spectacle et la scénographie déployés par la marque pour vanter l’excellence de son produit. La jeune femme se tourne vers moi, s’approche, me parle.
– Monsieur, dit-elle vous êtes ici à admirer notre dernier né, vous êtes indubitablement intéressé, voulez-vous que je vous fasse une démonstration?
– Je balbutie que oui, mais non et que de surcroit je suis sceptique sur la capacité d’une maison allemande à nous fournir, à nous français, si fins de gueule une cuisine qui corresponde à l’excellence de nos palais?
– J’entends bien, répond-elle. Mais sachez Monsieur que Thermomix est une invention française et que toutes les générations du produit sont et seront fabriquées en France qui, comme vous le rappelez si bien peut seule prétendre à l’excellence gustative.
Mon dernier doute levé, j’en prends un, le plus cher, c’est à dire très cher et je rentre chez moi par le plus court des chemins non sans être passé chez mon meilleur boucher, mon fournisseur en primeurs et autres délicatesses en vue de tester l’engin sans attendre.
Je l’ai déballé, posé sur le granit noir de mon plan de travail. Il est branché, prêt et moi aussi.
Et pour première recette, j’ai pensé préparer un ragout de saison; le fameux ragout de boeuf aux poivrons et pommes de terres. Je dispose l’ensemble des ingrédients nécessaires à l’élaboration de la recette:
– 500 grammes de viande de boeuf à 5% de graisse, hachée au couteau
– 200 grammes d’eau pure
– 1 cube de bouillon de boeuf, pour le goût
– 1 cuillerée à soupe de sucre en poudre pour rehausser les arômes
– 1 oignon jaune soleil
– 1 gousse d’ail de Lautrec
– 650 grammes de pommes de terre de Ré
– 700 grammes de poivrons rouges du Mexique
– 150 grammes de féta de Hongrie (elle est très bien là-bas aussi)
– 1 cuillerée à soupe de persil de mon balcon orienté sud.
Je prends connaissance du temps de cuisson de l’ensemble et disparais pour les quarante cinq minutes nécessaires dans le salon, impatient d’entendre l’engin démarrer, cuire, glouglouter pour enfin s’ouvrir et que la recette m’apparaisse tel un soleil du soir.
Je résiste à l’envie de voir le robot travailler, puis passées les quarante cinq minutes j’entre dans la cuisine en souriant prêt à m’émerveiller.
Stupéfaction! Les poivrons, viande, pommes de terre, bref, tous les ingrédients sont là, bêtes et inertes devant le robot qui ne prétend même pas zonzonner pour faire semblant. Il n’a rien fait, il n’a pas travaillé, il n’a même pas esquissé le début d’un mouvement et me voici, à l’heure du repas devant un robot récalcitrant et des légumes insouciants.
Je les épluche, les lave, les coupe, je fais rissoler viandes et ail, poivrons et sucre en poudre en regardant d’un mauvais regard en coin l’inutile amas de Bakélite et inox qui envahit ma cuisine.
- Demain, ils vont m’entendre chez Darty!
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