Une amie avec laquelle j’ai coutume d’échanger des zéros et des uns en suites disparates se pose ce matin une question à la fois troublante et douloureuse lorsque tout un chacun y réfléchit un instant.
Qui donc, se demande t-elle en toute bonnefemmie, inventa la torture?
Si je ne résistais à la facile amusette qui consisterait à vous dire que les bras m’en tombent, je ne resterai pourtant pas sans noter combien je suis surpris. Car enfin si tout n’est pas précisément référencé, car la torture fut inventée avant l’écriture, les choses cependant sont claires, suffisamment documentées pour apporter à la future impétrante une réponse circonstanciée.
En ces temps lointains, alors que les hommes et leurs femmes avaient inventé la gentillesse et l’amour, l’attention et le partage, déjà ils sentaient qu’ils n’avaient pas encore atteint ce pinacle de la civilisation que bientôt un humain hors du commun allait leur apporter. Cet humain était un homme pour tout vous dire et jusqu’à ce jour il s’était contenté d’être bon, rencontrant un succès mitigé dans ses entreprises chaotiques.
Le gourdin, les pinces déchirantes, les lames de pierre affutées, les doigts enfoncés dans les yeux avaient été inventés bien sur mais n’avaient pas encore trouvé leur place historique dans la grande marche de l’Homme vers son destin.
Un jour, c’était même la nuit s’il m’en souvient bien il discutait avec Gnork, son meilleur ami (afin de protéger les acteurs de ce drame quelques noms, mais pas tous ont été modifiés). Il expliquait, avec force arguments scientifiques et culinaires, que de loin la viande de mammouth surpassait celle filandreuse de l’auroch et que de surcroit la chasse de ce dernier présentait davantage de dangers tant le mammouth était stupide et facile à piéger.
Gnork renâclait, n’en démordait pas maintenant contre toute raison que l’auroch était meilleur. Notre héros encore anonyme redoublait d’attentions amicales afin de séduire son ami et le gagner à sa cause. Tant il est vrai que si la torture n’existait pas encore, la vanité, le mensonge, la séduction intéressée et tous ces beaux sentiments qui font que les humains ne l’étaient pas encore complètement avaient déjà connu leur heure de gloire.
Il le flattait, reconnaissait la profondeur de son esprit, la justesse, habituelle, de ses analyses.
Rien n’y fit, Gnork maintenait sa position restant étonnamment sourd au ramage caressant de celui qu’alors encore il nommait ami.
Le feu crépitait entre les hommes. Notre héros en devenir tenta une ultime flatterie avent de se lever brutalement et tout en continuant à oindre son ami de tendres mots d’amitié il s’approcha d’un bon, le gifla soudainement de son bras puissant de chasseur-cueilleur, plus vraiment cueilleur…
Gnork s’effondra tout autant physiquement que moralement. Il observa longuement la haute stature de notre homme, pris la mesure de ses poings avant de remarquer que oui, en effet, tout bien considéré la viande de mammouth avait cette finesse toute particulière qui nous faisait la préférer à celle fade et fermer de l’auroch.
La torture, morale et physique venait d’être inventée.
Bientôt enseignée à toutes les tribus humaines du continent, très vite débarrassée de la perte de temps que représentaient les louanges, caresses et autres insignifiances ralentissant son effet, la torture s’améliora sous l’impulsion créative de son inventeur.
En quelques années, la civilisation inventa les instruments de son développement. A la brutalité s’associa la finesse inventive pour faire de la torture cet instrument moteur de la conquête du monde par l’Homme.
Près de cent trente mille deux-cent vingt deux ans après, la mémoire de Schronk Torturo, car tel était son nom, s’est évanouie dans la longue nuit des temps. Son héritage cependant florissant et si caractéristique de notre génie collectif continue à guider l’espèce l’humaine vers son destin, radieux, mais jamais assagi.
Voilà. J’espère que ces quelques précisions vous auront plu et qu’elles m’éviteront de ressortir les séparateurs de genoux, chaises de Juda, poires d’étouffement et autres araignées espagnoles, toutes merveilles propres à vous convaincre si vraiment vous insistez.
Laisser un commentaire